• #34 - Nullipare

     

        Pourtant moi j’avais toujours été claire là-dessus depuis le début : des enfants, j’en voulais pas. Lui par contre il en voulait. Depuis le début il en voulait, il avait toujours été clair là-dessus. Mais on était jeunes et on s’aimait follement. On s’aimait, mais on regardait pas dans la même direction.


        Alors on évitait d’en parler. On évitait même d’y penser. On s’occupait que de notre amour. On pouvait passer des heures à se regarder dans le blanc des yeux, on se disait tellement de mots doux qu’on en devenait ridicules et niais. Mais on s’en foutait. Les autres, autour de nous, ils existaient pas. On les voyait pas plus qu’on les entendait. On s’occupait de personne. Alors, vous pensez, s’occuper d’un enfant... même pour lui, à cette époque, c’était le cadet de ses soucis. On pensait pas à demain. On vivait nullipares. C’était la belle vie.


        Mais bon, forcément, avec les années, le sujet a commencé à revenir sur le tapis. Moi, j’ai jamais changé de disque, c’était toujours non et non, hors de question. Nullipare, tu vois, c’est mon deuxième prénom. J’avais jamais rêvé de ça, avoir des marmots dans les pattes qui braillent et qui ont faim et qui ont bobo et qui t’empêchent d’aller en soirée et qui t’empêchent de partir en voyage et qui demandent trois heures de préparation pour le moindre déplacement. J’avais jamais rêvé de mettre de côté tout ce que j’avais entrepris dans ma vie pour devenir une baleine impotente et servir de vache à lait à un petit ver de terre.    


        J’arrêtais pas de lui expliquer que de toute façon, on était déjà trop nombreux sur la planète et que c’était faire un geste pour l’humanité que de choisir de pas se reproduire. Il me répondait toujours que c’était un argument à la con, que c’était une manière de fuir les responsabilités et de refuser le passage à l’âge adulte. Je lui disais que les irresponsables, c’étaient plutôt ceux qui se rendaient pas compte que si on continuait comme ça, on allait tous finir par s’entretuer ou crever la dalle, et emporter avec nous tout ce qu’il y avait de vivant sur cette Terre. Il me répondait que c’était pas une bonne raison de pas vouloir d’enfant et que le jour où j’aurais envie d’un enfant, ce genre de discours s’effondrerait de lui-même. Je lui demandais au nom de quoi c’était pas une bonne raison et on était repartis pour un tour.


        Mais il avait au moins raison sur un point : c’était pas la raison pour laquelle je voulais pas d’enfants. Je m’en foutais un peu de la planète, pour dire vrai. La raison, c’était que j’en voulais pas, point. Et puis je voulais pas donner la vie à un être si c’était pour lui donner aussi toute la ribambelle d’occasions de souffrir qui va avec ce monde. Parce qu’il souffrirait, forcément. Comment j’aurais pu supporter ça ? Moi qui serais tout pour lui ; moi qu’il verrait mourir un jour, forcément trop tôt.


        Il disait que je finirais bien par changer d’avis un jour. Que toutes les femmes ont envie d’un enfant, tôt ou tard. Que c’était comme ça, que c’était la nature. Que ça viendrait en son temps. Je lui disais que c’était pas Ma nature, que Ma nature, c’était nullipare, point, que je changerais pas d’avis et que s’il changeait pas non plus le sien il avait qu’à aller en engrosser une autre. Il a dit que c’était impossible, qu’il aimait que moi. Il voulait des enfants ; il les voulait de moi.


        Puis il a arrêté d’en parler. C’est là que ça a commencé à mal se mettre, je crois. Du moins, avec le recul, c’est ce que je me dis.
        Il a commencé par faire disparaître mes boîtes de pilules de temps en temps. Au début, je faisais pas trop le rapprochement, mais dès que je paumais une plaquette, il était toujours d’humeur à la chose. Et il se donnait du mal, en plus. Ça faisait de belles parties de jambes en l’air. Mais un jour j’ai retrouvé une boîte au fond de la poubelle. J’étais hors de moi. J’ai pensé le quitter, à ce moment-là. Je me disais que si on en arrivait là, c’était que c’était plus possible. Mais j’ai pas eu le courage. Je l’aimais vraiment, encore, je crois.


        Alors je me suis fait poser un implant. Je lui ai pas dit, mais il s’en est vite rendu compte. Il a vu la petite allumette que ça me faisait dans le bras, par moments. Ça lui a pas plu du tout. Il a essayé de me faire peur en me disant que c’était cancérigène, que je pouvais avoir des tas de problèmes avec ça ; de la dépression, de l’anémie, des infections et tout le bazar. Je lui ai dis que j’aurais beaucoup plus de problèmes sans, vu comment il avait décidé de m’emmerder avec ses idées de marmots.


        Pendant quelques temps, il m’a foutu la paix. Mais je sentais bien que ça tournait pas rond dans sa tête. On se parlait presque plus, on se racontait que des banalités. Et puis surtout, on se touchait plus. C’est pourtant pas faute d’avoir essayé. C’est lui qui voulait pas. À chaque fois que je faisais une tentative je le voyais, ce petit regard méchant vers l’intérieur de mon bras. Me coller un têtard dans le ventre qui allait grossir jusqu’à me déchirer les entrailles, ça, ça le dérangeait pas le moins du monde. Mais ce petit corps étranger à mon corps, il en voulait pas. Alors il rejetait tout en bloc. Mon corps, mon implant, mon désir.


        Je pleurais souvent quand il était pas là. Je me demandais pourquoi je l’aimais, puisqu’il  m’aimait pas assez pour respecter ma volonté la plus intime : vivre nullipare. J’aimais ma vie comme elle était, je voulais rien y changer. Ou du moins la vie qu’on avait avant que l’horloge biologique vienne lui tiquer dans les oreilles. Parfois je savais plus vraiment si je l’aimais ou si je m’accrochais avec l’énergie du désespoir à la force de l’habitude. Tout ce que j’espérais à ce moment-là, c’était la ménopause précoce. Comme ça le débat aurait été clos.


        On vivait dans un calme apparent, mais l’abcès gonflait, gonflait... il fallait bien qu’il crève un jour. Ça a été celui de mon trente-cinquième anniversaire. Il avait préparé un dîner en amoureux, tout ce qu’il y a de plus romantique. On était bien installés sur la terrasse de notre maison, à la lumière du soir, on avait les collines et le soleil couchant face à nous. Le ciel était fabuleux. Des dégradés de rouges, d’orange et de jaune à n’en plus finir, et des rayons dorés qui sortent des nuages par tous les trous. C’était tellement beau que ça me collait la larme à l’oeil. Je m’en souviens très bien, de ce moment-là ; c’est le dernier bon souvenir qui me reste. Après j’ai soufflé mes bougies, j’ai bu une coupe de champagne et je me suis réveillée attachée au lit avec un pansement taché de sang autour du bras.



        Forcément, dans ces conditions, au bout d’un moment, ça a fini par marcher. Je sais plus combien de temps ça a pris exactement. J’avais perdu la notion. Je crois que cette éternité m’a rendue un peu folle, d’ailleurs. Toutes les journées se ressemblent quand on est clouée au lit. Sauf les journées fécondes. Parce qu’il calculait tout. Ces jours-là, j’avais droit à la visite spéciale. La première fois, il s’est mis tout contre moi, il me regardait dans les yeux en disant qu’il était désolé, que je lui laissais pas le choix, mais je lui ai niaqué le nez tellement fort, ça pissait le sang, que les fois d’après il a plus osé. Il s’est tenu à distance. J’essayais même pas d’alerter quelqu’un, notre maison est isolée de tout. Je le sais bien, c’est moi qui avais voulu ça, un petit nid d’amour rien que pour nous deux. Je pensais qu’il finirait par s’en contenter, comme moi. Mais ça n’a pas suffi.


        Alors je n’appelais pas au secours, mais je pouvais toujours lui cracher dessus et l’insulter. Je m’en suis pas privée. Il encaissait tout sans rien dire et continuait son affaire avec ce sang-froid qu’il avait toujours eu et que j’ai poussé dans ses retranchements jusqu’à ce qu’il finisse par craquer et me bâillonner, au moins le temps de dormir.


        Après, c’est allé assez vite. Les journées n’étaient plus immuables, elles se succédaient au fil de mon ventre qui grossissait de plus en plus. Lui me bichonnait comme il pouvait le faire sans me détacher de mon lit. Il obéissait comme un chien à tous mes commandements, sauf quand il s’agissait de me libérer. Il se confondait toujours en excuses, mais répétait qu’il n’avait pas le choix. Il disait que s’il me détachait, il avait peur que je fasse une bêtise, qu’il fallait que je sois patiente et que quand le bébé serait là tout irait mieux, que je pourrais pas m’empêcher de l’aimer, que je serais heureuse et que tout rentrerait dans l’ordre. Il croyait sincèrement que la naissance de son petit ange balayerait d’un revers de main tout ce qu’il me faisait subir. Il me disait tous les jours qu’il m’aimait et qu’il faisait ça pour notre bien à tous les deux.


        Je sais plus combien de fois par jour je lui ai dit que je le tuerai. Il me disait que j’aurais jamais le courage de tuer le père de mon enfant.


        L’accouchement a été terrible. Forcément, sans sage-femme, sans péridurale, j’étais aussi bien lotie que la mère de l’enfant Jésus dans son étable. J’ai bien cru que j’allais y rester. En fait, tout s’était très bien passé. C’est juste que la douleur est naturellement atroce. Mais naturellement, on est plus disposé à supporter la douleur quand on a choisi librement d’enfanter.


        Malgré tout, cette naissance a quand même été une délivrance. Parce qu’il était tellement ému après avoir coupé le cordon qu’il a laissé la paire de ciseaux à portée de ma main avant de quitter la pièce pour donner un bain au petit monstre qui venait de sortir de mon ventre. J’ai pris les ciseaux, et en me contorsionnant un peu le poignet, j’ai réussi à couper la corde. Puis toutes les autres.


        Quand il est revenu, j’avais encore les ciseaux à la main. Je m’étais cachée derrière la porte. J’ai pas réfléchi. Je l’ai planté dans son dos de toutes mes forces, trois fois de suite. Il s’est retourné et m’a regardé avec de grands yeux ronds pleins de sang. Je sais pas comment il pouvait encore tenir debout. Il m’a dit tiens, prends-le, en me tendant le bébé. Il avait un air suppliant comme je lui avait jamais vu. Faut pas qu’il tombe par terre, il a encore dit.


        J’étais complètement hébétée, je savais pas quoi faire. J’ai pris le bébé. Il y était pour rien, après tout. La seconde d’après, son père s’est écroulé comme une quille.


       
        Tout ça ne changera rien à rien. Je vais le laisser quelque part, je sais pas où, devant la porte d’un foyer, ou d’un couvent, je m’en fous, et puis je vais m’enfuir très loin et recommencer une autre vie. Une vie où je serai à nouveau nullipare. Nullipare. J’aime tellement ce mot. C’est le nom de la liberté. C’est mon nom.


        En attendant, le morveux, si je veux qu’il la ferme, il va falloir trouver une solution. J’ai cherché partout, mais j’ai trouvé de lait en poudre nulle part. Le fumier. Après toute cette histoire, il pensait en plus me faire donner le sein à ce machin ? C’est la meilleure !


        Bon, de toute façon c’est soit ça, soit je le laisse crever. En tous cas il faut se décider, parce que sinon je vais perdre un tympan. Allez, ça va pour cette fois. Une gorgée de colostrum au petit têtard... mais après je le laisse.

     

     

     

     

     

     

    Illustration : Anderson's All Purpose, "First Edition Pregnant Happy Family Midge, side" utilisée et modifiée dans le respect de sa licence CC BY-NC-SA
       
       


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  • #33 - Le Syndrome du lichen

     

    Cyanobacteria


        Au commencement je flottais dans l’immensité bleue. Ballotté par les courants je dérivais, insouciant ; seule la lumière nourricière de la Surface guidait ma course. Je ne sais plus combien de millions d’années cela dura. J’étais bien. C’était l’abondance, la liberté. Tout m’était favorable. Autour de moi les autres flottaient sans me porter atteinte. Il y avait de la place pour tout le monde. Je prospérais, je me multipliais à l’infini.  J’étais partout, j’étais éternel, immuable, immortel.
        Il y avait les courants chauds. Les courants froids. Les courants doux, les courants forts. Les courants féroces qui secouent l’immensité noire. Il y avait la lumière, et puis l’obscurité, et puis la lumière encore. Et ainsi à l’infini. Pendant l’obscurité je me mettais au repos, je ruminais mes photons pour les changer en sucre, juste le temps qu’il fallait. Et puis la lumière revenait, toujours.
        Il était des endroits, il était des moments où la lumière alternait avec l’obscurité de mille façons différentes. Il était des contrées aux nuits et jours longs comme les mille et une divisions de la bactérie mère. Peu importe, car même les nuits les plus austères n’eurent jamais raison de moi.
        Aussi je ne connais pas la mort. Je suis partout, je suis myriade, je peuple l’immensité.
        Il meurt chaque jour des infinités de mes spécimens, et pourtant je n’en suis que plus vif. Je prolifère. Tant que ce monde sera je serai sans fin ni frontières, sans drames et sans extinction. Car je suis le centre et toutes ses périphéries, je suis la profusion et la stabilité. Mon Etre rend l’immensité bleue plus bleue encore.
        Ce monde a besoin de moi. Je le sais. Je le rends meilleur. La vie me réserve un autre sort que la mort. Colonisation. Ramification. Je le sais mais ne le sens pas encore. Pour l’instant je suis libre et je flotte et je me divise au gré des courants de l’immensité bleue.


    Ascomycota


        Longtemps j’ai mangé des morts, des corps en décomposition. Partout où je les trouvais, lentement, j’étendais mes filaments vers ces matières disloquées pour m’en repaître et les changer en moi. Les reconstituer. Les faire vivre à ma manière. Sous mes conditions. Sans eux je suis vide. Sans moi ils restent morts.
        Longtemps j’ai vécu en compositeur : j’ai digéré des morceaux de vie dénués d’organisme, je les ai disséqués encore plus finement que le temps n’aurait su le faire, je les ai condensés et réagencés dans mon corps pour le faire vivre, grandir, s’étendre et se multiplier.
        J’ai ainsi gagné beaucoup de terrain. Partout où le Vide n’était pas, j’ai repoussé mes limites. J’ai connu des quantités de sols. Des sols craquelés, des sols spongieux, sableux, rocailleux, balayés par les vents, battus par la pluie, la glace et la tempête ; des sols grillés par la chaleur étouffante du grand Air. J’ai découvert qu’il y avait de l’Eau presque partout, partout où il y avait des morts à manger. Il fallait seulement se donner les moyens d’aller la chercher.
        J’ai beaucoup appris, je me suis diversifié. Car chaque rejeton se doit d’arriver mieux armé que le précédent pour résister à l’état du monde dans lequel il naît.
        Le temps passe et je résiste, je résiste au Sec de toutes mes forces, je sais aller trouver l’Eau là où nul n’ose s’aventurer. Le temps passe et je résiste au Vide, je me remplis de tout ce qui peut faire matière vive en moi.
        Je me remplis et je remplis le monde, et c’est un monde immense. Un jour l’étendue de mes filaments sera à sa mesure. Il n’existera aucun sol qui ne sera traversé par moi. Mais c’est un monde immensément Vide de morts encore et j’ai beau apprendre, je ne sais toujours pas comment me déployer plus avant dans le Vide. Mes réserves ne suffisent pas. Mais je sais comment piéger l’eau et l’emmener avec moi là où règne encore le Sec. Un jour je saurai me passer des morts pour m’étendre là où nul ne s’étend. Ce n’est qu’une question de temps, et le temps est mon allié. Je le sais mais ne le sens pas encore.
        Un jour j’emporterai avec moi de quoi faire le Plein au milieu du Vide.

     


    Photobionte


        J’ai changé de monde. Je ne sais pas très bien comment cela s’est produit. Je crois que j’étais  sorti de l’immensité bleue, par hasard ou par accident. C’était le bord du monde. Je n’avais jamais remarqué que cela existait.
        C’était donc cela, la fin : du solide sans liquide, et la lumière nourricière changée en un feu destructeur qui rôtit sur place chaque spécimen en voie de dessiccation.
        C’est alors qu’une chose m’a absorbé et replacé dans l’environnement viable de son corps spongieux. Je pouvais de nouveau filtrer la lumière sans qu’elle me brûle, m’en nourrir et me diviser. Le liquide était là, assez pour étancher ma soif, mais je ne flottais plus dans l’immensité bleue. Mon espace s’était restreint à l’étendue d’un petit canal sans issue où je grouillais tout à l’étroit. Je vivais, mais je n’étais plus libre. J’ai commencé à réguler mes divisions.
        L’étrange corps qui me contenait s’est empressé d’aspirer l’excédent d’énergie que dégageait mon ascétisme forcé. Alors il a grandi et agrandi mon espace.
        Depuis je capte tous les photons que je peux pour le nourrir ; ainsi je travaille à la reconquête de ma liberté, qui ne consiste plus à sortir de lui mais à me mouvoir au travers de lui. Il m’emmène dans des endroits où jamais je n’aurais pu aller seul. Il me protège. Des solides à perte de vue, des roches désertiques où la lumière m’aurait grillé, sous le manteau de ses hyphes, je peux désormais les vivre.
        J’ai oublié l’immensité bleue. Les spécimens que j’ai laissés là-bas ne font plus partie de moi. Ils sont ce que j’ai été, cyanobacteria continue d’exister à travers eux, mais cela ne me concerne plus. Je suis devenu autre. Ramification. Colonisation. J’arpente avec mon hôte l’immensité solide.

     


    Mycobionte


        J’ai ingéré une fois quelque chose d’étrange, que je n’ai pas digéré comme je le fais d’habitude, sur un de ces rochers où les êtres de l’Eau viennent parfois s’échouer. C’était la première fois que je mangeais du vivant encore aussi bien composé. Il y en avait tant ! Je n’ai pas fait attention, ils étaient au milieu des morts. Et quand bien même, leurs membranes n’auraient pas dû résister à mes acides. Je n’ai pas su, je n’ai pas pu les découper pour les intégrer à mes cellules.
        Alors ils ont poursuivi en moi leur vie d’avant ; ils se sont installés dans mon thalle, se sont infiltrés jusque dans mes hyphes. Ils ont pris de plus en plus de place. Ce n’était pas prévu. Je n’ai pas compris, je n’ai rien pu faire. Je me sentais tout drôle. J’ai d’abord cru qu’ils allaient m’envahir et me faire mourir, comme le font parfois certains de ces petits êtres minuscules. Mais le temps a passé et j’ai senti qu’au contraire ils me rendaient plus fort. Ces sucres que je peinais tant à extirper dans chaque dépouille, ils les fabriquaient directement à l’intérieur de moi. Ils grouillaient d’énergie au point qu’elle débordait d’eux. Je n’avais plus qu’à me servir. Alors je leur ai fait de la place. Je les ai irrigués comme j’irrigue mon propre corps.
        Grâce à mon nouvel habitant, j’ai enfin trouvé comment conquérir le Vide. Ce n’était qu’une question de temps. Et le temps a toujours été mon allié.
         Mais c’est un habitant qui m’a fait changer de nature ; il fait partie de moi, il a modifié tout mon être et je ne sais plus pourquoi Ascomycota voulait conquérir le Vide ; nous sommes trop éloignés à présent. Cela n’a pas d’importance. Peut-être ne le savait-il pas lui-même. Peut-être que chaque Ramification ajoute sa couche d’oubli au grand Thalle qui soutient le monde.
        Désormais j’emporte avec moi le petit peuple mangeur de lumière et je n’ai plus besoin de digérer la mort pour vivre.

     

     

     

    Lichen


    Je suis lent
    Mais je suis le premier
    Je m’ancre dans le Vide
    Avec mon thalle
    Sur tous les sols du monde hostile

    Lichen

    Je fais le Plein
    Et avec le temps qui est mon allié
    Je suis devenu le Thalle
    De tous les habitants du monde
    Je fais le sol

    Lichen

    Je suis l’ancre
    De tout ce qui ne sait pas prendre racine dans le Vide
    Je suis la substance
    De tout ce qui doit digérer la mort pour vivre
    Car je suis l’union parfaite

    Lichen

    J’emporte avec moi et l’Eau et la Lumière
    Avec elles et avec le temps qui est mon allié
    Je change le Plein en Vide
    Et de près ou de loin
    Ils ont tous besoin de moi

    Lichen

    Les racines
    Les sans-racines
    Tous ceux de la Terre
    Tous ceux des Airs
    Tous ceux qui jaillissent d’une Ramification à l’autre
    Tous ceux qui oublient pour conquérir plus de Vide
    Un jour ils sauront qui je suis

    Lichen

    Je le sens quand ils m’absorbent
    Et me changent en eux
    Mais je ne le saurai jamais.




     

     

    Illustration : Lichen, Matt Handler, utilisée et modifiée dans le respect de sa licence CC BY-NC.


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  • Une nouvelle histoire de rond-point.

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  • #31 - Belle bêtise

     

     

    Je sens que je suis sur le point de faire une bêtise. Je vais faire une bêtise. Ça va être trop bien. C’est trop bien les bêtises : à chaque fois que je fais un truc trop bien, Papa et Maman disent toujours que c’est une bêtise. Je sais pas pourquoi ils aiment pas trop que je fasse des trucs trop bien. Ils disent que je devrais être gentille et faire ce qu’on me dit. Je comprends pas. Moi, s’il faut être méchante pour pouvoir faire des bêtises, alors je veux être méchante.


    Des fois je fais quelque chose et je me rends même pas compte que c’est une bêtise. Je le sais après, quand je suis punie. Mais là je sais déjà que c’est une bêtise. C’est obligé. C’est beaucoup trop bien pour que ça n’en soit pas une.


    Alors je vais faire une bêtise. Je vais le faire exprès. Je vais bien m’amuser. Ce mur-là, au fond de la bibliothèque, il est trop beau. Ça fait plusieurs fois que je le regarde et que je me retiens de faire ma bêtise. Maman me dit allez, viens, on va choisir tes livres ! Mais moi je suis dans les escaliers et je traîne des pieds en regardant en l’air. Qu’il est beau, ce mur, qu’il est haut ! Il monte jusqu’en haut de la bibliothèque, au cinquième étage. C’est parce que les étages sont en mezzanine, Maman m’a expliqué. Comme ça on peut voir le toit depuis le rez-de-chaussée.


    Il est trop haut, ce mur, il fait au moins cent mètres de hauteur. Et dessus, il y a des dessins, mais comme creusés dedans. C’est un artiste qui a fait ça, Maman m’a dit, c’est pour décorer la bibliothèque. Moi je comprends pas pourquoi ils disent que c’est pour décorer. Un mur comme ça, c’est fait pour grimper. Ça se voit tout de suite. Il y a plein d’endroits pour s’accrocher de partout. C’est trop bête de pas s’en servir. Grimper tout là haut, ça doit être vraiment trop bien. Je vais le faire, c’est obligé. Je dois juste attendre le bon moment, parce que sinon on va m’en empêcher.


    Maman regarde les revues en bas de l’escalier. Il n’y a personne qui passe. Mais si j’y vais maintenant, elle va me voir du coin de l’oeil. Je sais pas comment elle fait, mais elle voit toujours tout. Sauf quand elle est de dos. Ah, voilà. Elle se retourne pour chercher quelque chose dans son sac. Allez, c’est parti pour la bêtise !


    Je me suis bien débrouillée, parce que je suis déjà trop haut pour qu’on me rattrape quand quelqu’un se met à crier. Après c’est Maman que j’entends. Elle me hurle de redescendre tout de suite, que je vais tomber, que je suis complètement folle. Tout le monde se met à crier dans la bibliothèque. Je les écoute pas. Ils peuvent rien faire de toute façon. Moi je sais que je vais pas tomber. Il faut juste regarder où on met les pieds et pas lâcher ses deux mains en même temps, c’est tout. Je redescendrai quand je serai arrivée en haut.


    Sur les mezzanines il y a plein de gens sur le côté qui me tendent la main en me criant des choses. Je les écoute pas. Je me concentre. C’est si je les écoute que je vais tomber, pas le contraire. De toute façon, ils s’inquiètent pour rien. Je suis jamais tombée. Mais c’est vrai que j’ai encore jamais grimpé un truc aussi dur. Il y a beaucoup d’endroits pour s’accrocher, mais ils sont pas très gros. On peut pas trop se reposer. C’est fatiguant. Mais si j’arrive en haut, c’est que je serai trop forte. Sinon...


    Mais je tomberai pas. Je redescendrai pas tant que je serai pas arrivée en haut. Ils peuvent rien faire de toute façon. Ils sont pas cap’ de venir me chercher. Bon, je vais être punie, c’est sûr. Mais je m’en fiche. Les bêtises, ça vaut toutes les punitions du monde. Et si on m’enferme dans ma chambre, je sortirai par la fenêtre, c’est facile.


    Je suis presque en haut. J’ai plus qu’à monter les pieds une fois, les mains une fois, et je touche le plafond. Sauf que là tout d’un coup, je sens le mur qui se casse sous mon pied. J’entends des hurlements et le morceau de mur qui tombe par terre. Avec la surprise mon deuxième pied a lâché. Je me retrouve pendue par les mains.


    Arrêtez de crier, vous me faites peur pour rien. C’est rien, ça, c’est pas grave. Tant que je lâche pas les mains, tout va bien. Je remonte les pieds, puis les mains, et puis je touche le plafond. Ça y est, j’ai gagné. C’est moi la plus forte. Pourquoi personne comprend comme c’est trop bien, les bêtises ? Ils devraient m’applaudir, au lieu de crier.


    Bon, d’accord, cette fois j’ai eu un peu peur. Mais en fait, c’est encore mieux quand ça fait un peu peur, je trouve.


    Maintenant il faut redescendre. Je regarde en bas, et là je vois qu’il y a un trampoline par terre avec des messieurs qui le tiennent tout autour. Génial ! Même pas besoin de descendre ! Et un trampoline, en plus... jamais j’aurais cru ça ! Une bêtise qui se termine par une autre bêtise !


    Je me jette dans le vide. J’ai l’impression que la chute dure très, très longtemps. Après, j’atterris sur le trampoline, je rebondis une fois et un des messieurs m’attrape et me repose par terre.


    Maman se jette sur moi et me prend dans ses bras en me caressant les cheveux. Elle répète mon nom en riant, avec une voix un peu bizarre quand même. Et moi qui m’attendais à être punie...


    C’est la plus belle bêtise de ma vie.


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  • "Marlène ne goûtait pas sa liberté autant qu'elle l'aurait cru. Les premiers jours avaient été assez jouissifs, mais depuis que ses réserves de nourriture avaient commencé à s'épuiser, elle redoutait de plus en plus le moment où elle allait devoir sortir pour faire ses provisions. Sa voiture était inutilisable, comme toutes les autres. Elle avait eu beau économiser l'essence, elle avait fini par tomber en panne sèche une semaine auparavant, à cinq cent mètres de chez elle. Elle avait laissé  son véhicule sur le bas-côté de la route, comme tout le monde."

     

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