• Ne jamais sous-estimer un arbre.

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  • Une nouvelle histoire non-humaine. Attention, ça gratte.

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  • #37 - Nous n'irons pas à Vienne

     

        Ça se passe un dimanche de 1965, dans un petit village de pierre niché au coeur du Pilat. Aujourd’hui Jeanne est contente, car toute la famille part visiter Vienne. Ça fait des mois que l’idée a été lancée, et jusqu’ici il y a toujours eu des contretemps. Quand ce n’est pas Marie qui est malade ou Bénédicte qui a trop de devoirs, c’est Jean qui est trop fatigué pour conduire. C’est vrai que ça peut se comprendre, avec les semaines qu’il fait à l’usine. Surtout quand il est de nuit. Maudits trois-huit.


        Mais il a donné sa parole, cette fois ; d’ailleurs il n’est pas sorti hier soir. Ils partiront cet après-midi. Il est juste allé dire bonjour aux copains sur les coups de dix heures. Il fait un temps magnifique et le soleil est déjà chaud. Le repas est prêt à être mangé, les filles sont prêtes à partir. Elles sont toutes contentes. Jeanne leur a mis leur plus jolie tenue à toutes les deux. Marie, la plus jeune, est à elle seule une vision d’enchantement dans sa petite robe blanche enrubannée à la taille et ses souliers satinés. Bénédicte est charmante elle aussi, avec sa tunique vert amande et son petit serre-tête orné d’un nœud papillon, mais elle n’a pas l’air aussi à l’aise dans sa tenue. Elle n’a pas la même grâce. Elle aurait sans doute préféré gambader dans les rues de Vienne avec sa jupe habituelle, celle avec laquelle elle peut courir de partout sans faire attention à ne pas se tacher. Mais là-dessus, Jeanne est intraitable. On ne s’habille pas n’importe comment pour sortir, et surtout pas le dimanche !


        Les douze coups de midi viennent de sonner et Jean n’est toujours pas rentré. Qu’est-ce qu’il fabrique ? Les petites s’impatientent, elles ont faim, elles ne tiennent plus en place. Jeanne soulève le rideau de la porte toutes les deux minutes pour voir s’il arrive. Mais à midi et quart, il n’y a toujours personne.


        Midi et demi, Jeanne fait manger les filles, leur explique que Papa va bientôt arriver. Elles sentent que leur mère est en colère, elles lui jettent des regards anxieux entre deux bouchées. « Et toi tu manges pas Maman ? » demande Marie avec inquiétude. « J’attends votre père. Je mangerai avec lui, ne vous en faites pas. »


        Une heure, les petites sortent de table, Jeanne les envoie dans leur chambre. « On part plus à Vienne ? » demande Bénédicte. « Mais si on part à Vienne. Papa est un peu en retard, c’est tout. Allez jouer, je vous appellerai dès qu’il sera prêt ».


        Une heure et quart, Jean passe le pas de la porte. Il transpire. Il est tout rouge. Le soleil ou l’alcool, ou un peu des deux sans doute. Il s’assoit à la table, les yeux mis-clos, l’air exténué. Jeanne se mord la langue pour ne pas s’énerver tout de suite. Elle lui sert une assiette de riz. « Et alors ? dit-elle le plus gentiment possible. Les filles sont toutes contentes de partir à Vienne, et tu les fais attendre ! »


        Là-dessus Jean lève sur elle un regard vitreux, à la fois coupable et déjà absent. Il hoche la tête de gauche à droite, lentement, et puis il dit : « Je peux pas... j’ai mal à la tête ». Jeanne se raidit, l’assiette encore au bout du bras. Et puis au lieu de la poser devant son nez, elle la reprend à deux mains, elle la soulève et la jette au sol avec force. L’assiette éclate en morceaux et le riz part en constellations sur le lino.


        Jean fronce douloureusement un sourcil, se frotte les tempes, mais il ne dit rien. Il a l’alcool placide, c’est déjà ça. Il se lève, se dirige lentement vers la chambre, d’un pas mal assuré. Il évite comme il peut les grains de riz et les écailles de porcelaine. Il referme doucement la porte derrière lui.


        Les filles accourent au bruit. Jeanne les stoppe net à l’entrée de leur chambre. « Attention, vous allez vous faire mal ! » « Qu’est-ce qui s’est passé, Maman ? » « Retournez jouer ! » « On part plus à Vienne, c’est ça ? » « Non mes chéries, on part plus à Vienne. »


        Elles posent des questions, elles veulent des explications. Jeanne les rabroue et referme la porte sur elles. Les pauvres. Ce n’est pas elles qui auraient dû être punies. Ah, si seulement sa mère lui avait laissé passer son permis de conduire, elle les aurait emmenées, elle ! Elle n’aurait pas eu besoin de compter sur un pochard du dimanche ! Elle l’entend encore, sa petite mère : « Tu es trop casse-cou, tu vas te tuer ! ». Et Jean, lui, ça lui allait bien comme ça. Il ne fallait pas quatre mains sur le volant, comme il disait. N’empêche que si elle n’avait écouté personne, aujourd’hui, à l’heure qu’il est, elle serait à Vienne, en train d’escalader les gradins du théâtre antique.


        Sa seule consolation, dans cette histoire, c’est d’avoir cassé l’assiette. Ça l’a bien défoulée. Au moins il aura compris qu’il a franchi la ligne. Quand il se réveillera, il ne fera pas le fier devant les filles, c’est sûr. Mais en attendant, c’est elle qui nettoie.

     


      Illustration : Otourly - Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=16685970


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