• #49 - Les Pouces dans l'engrenage

     

    Ce matin-là, Grégoire fut tiré de son sommeil par l'alerte sms de son téléphone. Il avait reçu un message d'Estelle ; son empressement à le lire fut aussi intense que sa stupéfaction. Alors qu'ils s'étaient quittés dans les meilleurs termes quelques jours plus tôt – ils s'étaient même embrassés pour la première fois – voici ce qu'elle lui écrivait : « On annule tout, tu as tout gâché. »

    Grégoire faillit en tomber de son lit. Qu'avait-il bien pu faire pour la courroucer ainsi ? Il avait beau se creuser la tête, rien ne lui venait à l'esprit. Était-ce quelque chose qu'il avait dit ou fait pendant leur dernier rendez-vous ? Mais dans ce cas, pourquoi l'aurait-elle laissé l'embrasser ? Elle n'avait pas eu l'air d'y aller à contrecœur, bien au contraire ! Et pourquoi lui aurait-elle donné un nouveau rendez-vous, si c'était pour l'annuler après ? Il n'y comprenait plus rien.

    Il lui envoya un message pour lui demander des explications. Si elle devait l'éconduire alors qu'ils étaient en si bon chemin, qu'elle lui dise au moins pourquoi ! Il se leva, s'habilla et se rendit au travail. La matinée passa très lentement, ponctuée par l'infinité de fois où Grégoire vérifia son portable sans y voir apparaître le petit chiffre rouge indiquant l'arrivée d'un nouveau message. Il fit d'ailleurs preuve d'une inefficacité rare, qui lui valut quelques commentaires de la part du chef de plateau. C'est qu'il se torturait tellement l'esprit, passant et repassant les unes après les autres les images du dernier rendez-vous à la recherche de ce qu'il avait gâché, qu'il en négligeait complètement ses activités habituelles.

    Durant sa pause déjeuner, alors qu'il n'avait toujours pas eu de réponse d'Estelle ni trouvé la raison de son revirement d'humeur, il revint à la charge avec un autre message. Quoi qu'il ait pu dire ou faire pour la froisser, il en était désolé de toute façon. Il la trouvait géniale, belle, intelligente et tellement drôle, il aurait donné n'importe quoi pour la revoir, ne serait-ce qu'une dernière fois, pour essayer de réparer son tort.

    L'après-midi passait et Estelle ne lui répondait toujours pas. Peut-être était-elle encore plus en colère après lui parce qu'il n'était même pas fichu de se rendre compte de ce qu'il avait bien pu faire de mal. À bien y réfléchir, Grégoire finit par se souvenir d'un moment où il avait dit quelque chose à propos de ses vêtements. Ce n'était rien, juste une petite boutade, mais elle avait pris un air faussement offusqué et l'avait traité d'imbécile. Il avait sincèrement cru qu'elle en riait avec lui, mais peut-être qu'elle l'avait mal pris, en réalité, tout en restant sur le ton de la plaisanterie pour ne pas le froisser... et une fois chez elle, elle avait repensé à cette petite pique et à force d'y repenser, la malheureuse phrase avait gonflé dans sa tête au point qu'elle avait fini par le considérer comme le pire des goujats pour l'avoir ouvertement offensée de la sorte.

    Il lui envoya un message où il s'excusait platement de lui avoir parlé de la sorte ; il n'avait pas voulu la vexer, bien au contraire : ce qu'elle avait pris pour une moquerie n'était en fait qu'une manière détournée – mais très maladroite, il en convenait - de lui dire à quel point il la trouvait ravissante.

    Comme elle ne répondait toujours pas, Grégoire eut encore tout le loisir de repenser au déroulé du rendez-vous, qui était désormais très clair dans son esprit. Il revoyait même ce petit rictus gêné au coin des lèvres d'Estelle quand il avait dit la fameuse phrase qui avait tout gâché, suivi de son éclat de rire. Forcément. Elle ne voulait pas faire une scène au beau milieu de la terrasse du bar, alors elle avait laissé couler. Elle l'avait peut-être même oubliée, pendant un moment. Cela expliquait le fait qu'elle l'aie tout de même embrassé à la fin du rendez-vous : elle avait temporairement chassé cet épisode de son esprit. D'ailleurs, à bien y repenser... il n'était plus si sûr des manifestations de son enthousiasme. Dans son souvenir, la bouche langoureuse d'Estelle lui parut soudain froide et distante, comme s'il avait été un importun avec lequel elle discutait sur le pallier de sa maison en faisant tout pour le dissuader de rentrer. Se pouvait-il qu'il aie été aveuglé à ce point par le désir qu'il éprouvait pour elle ?

    En rentrant chez lui, Grégoire recroquevillé dans sa bulle de métro se laissait ronger par l'insoutenable idée. Il avait trop précipité les choses. Il était allé trop vite, elle n'avait même pas eu le temps de penser à ce qu'elle voulait qu'il était déjà trop tard. Elle avait encore laissé couler, pour ne pas faire de scène. Elle avait accepté de fixer un prochain rendez-vous, pour qu'il la laisse tranquille. Mais une fois chez elle, la colère avait commencé à monter, elle avait monté pendant plusieurs jours et à présent elle ne pouvait plus rien éprouver d'autre que de la détestation envers lui.

    Alors que le soir tombait il lui envoya un dernier message. Oui, elle avait raison. Il avait tout gâché. Il comprenait qu'elle veuille annuler. Il comprenait qu'elle ne veuille plus le revoir, même si, quelque part au fond de lui, il espérait encore qu'elle lui laisse une dernière chance.

     

    Le portable de Grégoire sonna vers minuit. Estelle venait de lui répondre. Elle était désolée, elle avait été en mode avion toute la journée. Le message qu'il avait reçu ne lui était pas destiné : elle l'avait envoyé à son frère qui avait vendu la mèche à propos de l'anniversaire surprise qu'elle préparait pour sa sœur. Elle était vraiment désolée pour ce malentendu.

    Grégoire eut l'impression que son cœur avait recommencé de battre après une journée d'électrocardiogramme plat. Il s'était donc imaginé tout cela ! Quel soulagement ! Il laissa alors éclater toute sa nervosité de la journée dans un rire incontrôlable, jusqu'au moment où son portable sonna à nouveau. C'était encore un message d'Estelle, qui disait :

    « Par contre, tu m'as l'air plutôt prise de tête, comme mec. Le prends pas mal, mais j'ai vraiment pas envie de ça en ce moment. Je crois qu'on ferait mieux d'en rester là. »

     

     

     

     

    Illustration : Thom, CC 01.0

     


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  • #48 - Le Philosophe

       

        On le doublait tous les matins avec le car scolaire, le philosophe. Au volant, le vieux Georges faisait un petit écart pour ne pas le frôler de trop près. On le regardait, le nez collé à la vitre. Il quittait le village à pied, les poings dans les poches de son manteau informe. Personne ne savait exactement où il allait. Nulle part, sans doute. Il ne marchait pas pour arriver quelque part, il marchait pour marcher.


        En rentrant le soir, on le croisait encore, soit en train de revenir, soit en train de partir à nouveau. Alors on se trouvait face à lui et on voyait son visage perdu au milieu d’une crinière bouclée argentée. Son grand nez aquilin, ses yeux ridés, et puis sa bouche qui remuait en permanence. Il parlait en marchant, le philosophe, toujours il parlait. Mais jamais on n’entendait ce qu’il disait.


        On ne l’avait jamais vu au moment où il faisait demi-tour. Il aurait fallu le suivre, pour ça. Guetter le moment. À force, c’était devenu un jeu, dans le car. Et plus le temps passait, plus la récompense de celui qui verrait en premier l’endroit du demi-tour augmentait. Mais on avait tous passé l’âge avant de le surprendre. Ou bien on s’était lassé, on était passé à autre chose et on l’avait raté. Toujours est-il que personne n’a jamais su jusqu’où allait le philosophe, bien que cela n’ait aucune importance.


         Le Georges, c’était un gars de la vieille école. C’était son car, il fumait son cigare dedans, point. Rien à cirer des gamins ; en plus il soufflait la fumée par la fenêtre, alors. Il toussait beaucoup, le Georges. Une vilaine toux grasse de fumeur longue durée. Personne ne lui disait jamais rien. Le Philosophe non plus, personne ne lui disait jamais rien. On le laissait parler tout seul au bord de la route, puisque c’était ça, son truc à lui. Ça ne dérangeait personne. Ça faisait des décennies qu’il faisait ça. Les gens s’étaient habitués. Ils le trouvaient juste bizarre. La rumeur disait qu’il avait déjà fait un ou deux séjours chez les fous, mais en réalité personne n’en savait rien.  

         Il habitait une petite maisonnette à la sortie du village qui donnait sur la route du Plateau. C’était rare qu’on le voie en sortir. Ce privilège était réservé à ceux qui passaient par là pour arriver jusqu’à l’arrêt du car. La maisonnette, il la tenait sans doute de ses parents, morts depuis longtemps. Il n’avait jamais quitté le village, le Philosophe. Pourtant qu’est-ce qu’il marchait. Et qu’est-ce qu’il parlait, pour quelqu’un dont on n’avait jamais entendu le son de la voix.


        Le Georges, c’était une de ces personnes qui ne peuvent jamais s’arrêter de travailler. À quatre-vingt ans bien tassés, il conduisait toujours son car. Lentement, sûrement, et au grand désespoir de toutes les voitures qui avaient le malheur de se retrouver derrière lui. Impossible de doubler un car, même aussi lent, sur des petites routes sinueuses comme celles-ci. Quand le Georges a enfin cédé sa place, on a gagné dix minutes sur un trajet qui faisait au départ trois quart d’heure. Et son remplaçant n’a jamais ouvert sa fenêtre en plein hiver pour cracher la fumée de son cigare à la tête d’un car rempli de gamins. Mais le Georges, il a rendu son âme quelques mois après son volant. Ça en a fichu un coup à tout le monde. On l’aimait bien, quand même.


         Le nouveau chauffeur ne fumait pas, par contre, il aimait bien boire. Les parents ne voyaient pas sa tête quand on montait dans le car, heureusement pour lui. À sept heures du matin, il était déjà rouge et exhalant d’effluves éthyliques. Avec lui, la conduite était beaucoup moins douce. Il partait toujours au quart de tour. Ça nous changeait du Georges, qui démarrait en descente pour limiter l’usure de la mécanique, avec une pente tellement faible que pendant plusieurs minutes on roulait entre dix et vingt à l’heure. C’est qu’il l’aimait, son car, il le bichonnait. Il était tellement vieux, lui aussi, qu’ils l’ont remplacé en même temps que le Georges. Alors avec le nouveau car, plus le nouveau chauffeur, ça nous a fait un sacré changement.


        Pendant ce temps, notre Philosophe marchait toujours. Ça au moins, ça n’avait pas changé. Sauf que le nouveau, il ne s’embêtait pas trop à faire un écart pour ne pas le frôler de trop près. Il roulait tellement vite et tellement près que ça lui faisait même peur, au Philosophe. Quand il entendait le car arriver, il s’arrêtait de marcher et il se rangeait sur le bas-côté de la route. Il avait bien raison. Sauf qu’un jour, le remplaçant, il a dû confondre le bas-côté avec la route. Ou alors il a voulu faire un écart pour éviter le Philosophe, pour une fois, mais il a confondu sa gauche et sa droite. Et il lui est rentré dedans. On a pas trop eu le temps de voir comprendre ce qui s’est passé, on a tous eu très très peur. Il y avait du sang partout sur les vitres du car. Ceux qui étaient assis là où ça a cogné étaient complètement sous le choc. On a même eu droit à une cellule psychologique. En plus, s’il n’avait pas contrebraqué au dernier moment, on aurait tous fini dans le lit de la rivière.


        Le remplaçant, on ne l’a plus jamais revu. Il a été remplacé par un autre chauffeur, un type pas du coin qui faisait tout dans les règles de l’art. Conduite parfaite, pas de fumée ni de boisson. Quant au Philosophe, ils l’ont emmené à l’hôpital, et on ne l’a plus revu pendant une éternité. Vu comment ça avait giclé, on s’est dit qu’il était mort ; et comme il ne parlait à personne dans le village, personne n’avait pris de ses nouvelles.


        Mais finalement, des mois et des mois après, il est revenu. En fauteuil roulant. On lui avait amputé les deux jambes. Mais il a très vite repris ses vieilles habitudes. Sauf qu’il ne marchait plus, il roulait. La première fois qu’il l’a vu, le nouveau chauffeur, qui ne le connaissait pas plus qu’il ne connaissait toute l’histoire, s’est arrêté en le voyant. Il a ouvert la porte et il lui a demandé :
        - Je peux vous déposer quelque part ?


        Et alors on a enfin entendu la voix du philosophe et on a enfin su où il faisait son demi-tour.




    Illustration : Carlos Ramalhete, « Igrejinha », CC BY-NC


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  • #47 - Un Sacrifice

     

    Le soir du jour où Mathilde avait emmené son bébé voir la vieille Joséphine, elle eut toutes les peines du monde à le coucher. La pauvre petite Léa pleura pendant des heures sans que Mathilde parvint à en trouver la cause. Mathilde croyait qu’il s’agissait là d’une insomnie passagère, mais le phénomène se répéta le lendemain à l’heure de la sieste, le soir au moment du coucher et il en fut encore ainsi pendant les deux jours suivants. Elle en parla à son pédiatre qui lui dit qu’elle devait commencer à faire ses dents et lui donna des conseils aussi sages qu’inutiles, puisque Mathilde les appliquait déjà sans résultats.
        Pour elle, c’était autre chose que les dents, car Léa n’avait pas seulement du mal à s’endormir : elle ne dormait quasiment plus du tout. Quand elle ne pleurait pas la nuit, elle restait allongée dans son lit en silence. Mathilde et son compagnon se levaient constamment pour aller vérifier. Les yeux grands ouverts de Léa dans l’obscurité colorée de la chambre avaient quelque chose de terrifiant. À chaque fois, ils la croyaient morte.


        Au bout d’une semaine de ce rythme infernal, l’état de fatigue de Léa fut tel qu’ils commencèrent à éprouver une vive inquiétude. Ils étaient eux-mêmes épuisés, nerveux et angoissés et commençaient à désespérer de voir un jour leur fille retrouver le sommeil. Ils faisaient pourtant tout ce qu’il fallait ; l’environnement qu’ils avaient créé pour elle était optimal, tout était pensé dans les moindres détails et ils étaient toujours aux petits soins. Ils retournèrent chez le pédiatre qui leur donna rendez-vous chez un spécialiste des troubles du sommeil infantile et leur conseilla d’aller voir eux-mêmes un médecin pour se soigner de leur anxiété qui devait indubitablement se répercuter sur leur enfant.


        Un soir, alors que le jour tombait sur les montagnes qui surplombaient la vallée en face de la maison, Mathilde avec Léa dans les bras s’assit sur une branche basse du grand tilleul qui trônait au milieu du jardin. Elle était lassée d’aller et venir en lui chantant des berceuses sans obtenir le moindre effet, et la branche lui avait soudain paru ressembler au plus accueillant des fauteuils. La pauvre petite était si fatiguée qu’elle avait cessé de pleurer. Le soleil rougeoyait sur la falaise, transformant le paysage habituel en un époustouflant spectacle immobile. Mathilde resta là jusqu’à la tombée de la nuit. Elle avait presque oublié que ce spectacle lui était offert tous les jours. Elle était si bien sur sa branche qu’elle s’assoupit même un instant, Léa posée sur son ventre. À les voir ainsi, on aurait pu croire que tout allait pour le mieux et que personne ici n’avait usé sa corde jusqu’à en mettre à nu le point de rupture imminente.


        Mathilde ouvrit les yeux dans le noir avec une sensation étrange, comme la persistance auditive d’un chuchotement dans son oreille qu’elle aurait déjà oublié. Elle reporta immédiatement son attention sur Léa, dont elle découvrit avec stupeur les yeux fermés. Elle dormait. Mathilde s’en était rendue compte tout de suite car la petite respirait paisiblement ; mais à la torsion de douleur qui lui traversa le ventre elle sentit que le reste de son corps, avant même que toute pensée soit possible, l’avait cru morte pendant un instant.
        Elle avait de la peine à y croire, mais Léa dormait enfin d’un sommeil qui semblait profond. Elle redoutait cependant de la réveiller et prit mille précautions pour aller la coucher.
        C’est ainsi que Léa retrouva un sommeil tout à fait normal. Mathilde annula le rendez-vous chez le spécialiste et tout rentra dans l’ordre ; les jeunes parents retrouvèrent  leur forme et oublièrent bien vite cet épisode douloureux.

        L’été s’était achevé. Vint ensuite l’automne, quand les feuilles prennent la couleur du soleil couchant avant de tirer leur révérence pour l’hiver. Très vite, tous les arbres se vêtirent de leur robe d’or. Tous, sauf le tilleul. Le tilleul, lui, resta imperturbablement vert. Mathilde et son compagnon, qui avaient acheté la maison il y a à peine un an, ne s’émurent pas tout de suite de ce fait incongru. Ils se figurèrent d’abord qu’il s’agissait d’une espèce de tilleul de montagne peut-être plus résistante au froid, et que la chute de ses feuilles ne saurait trop tarder.
        Mais quand ils virent que le tilleul persistait à conserver ses feuilles vertes alors même que toutes les forêts caduques alentours s’étaient entièrement dénudées, ils commencèrent à s’interroger et à en parler autour d’eux. La nouvelle fit rapidement le tour du village, puis se propagea ailleurs, jusqu’à arriver aux oreilles d’un journaliste local qui vint toquer chez eux, visiblement désireux de remplir sa rubrique fais divers.


        Après la parution de son papier, Mathilde eut quotidiennement affaire à des curieux qui voulaient voir de leurs propres yeux l’arbre caduque qui avait décidé de devenir persistant. Les deux premiers jours elle leur ouvrit le portail, mais après que la télévision en eut fait un sujet en fin de journal de treize heures, les visiteurs se firent si nombreux qu’elle commença à les envoyer sur les roses. Son compagnon, qui rentrait souvent tard le soir, ne percevait pas l’ampleur du phénomène et s’étonnait de la trouver si souvent fatiguée et de mauvaise humeur. Il comprit vite quand arriva le dimanche et qu’il dut à son tour sortir dans le froid presque toutes les heures pour aller expliquer aux importuns les notions de repos et de vie privée.


        La dernière visite qu’ils acceptèrent fut celle d’un énième botaniste qui voulait à tout prix déterminer la cause du mystère. Ils le firent entrer car il leur avait fait plutôt bonne impression avec son pull rouge, sa bedaine, sa barbe blanche et sa queue de cheval ; il ressemblait à une sorte de Père Noël anarchiste. Il avait observé le tilleul pendant plus d’une heure, restant dehors sans bonnet ni gants, comme s’il était complètement insensible au froid. Il avait tourné autour, caressé son écorce, pris des quantités de photos, prélevé quelques feuilles, mais quand il rentra auprès d’eux il n’eut aucune conclusion tangible à leur apporter.

    « C’est vraiment très étrange, dit-il en se réchauffant les doigts devant la cheminée. Cet arbre se comporte comme s’il était au printemps. Il se fait pousser de nouvelles feuilles sans même s’être débarrassé de celles de l’été dernier. Il ne tient pas du tout compte du fait que nous sommes en hiver ! S’il continue comme ça, bientôt il sera en fleurs ! Cela n’a aucun sens. C’est comme si, pour une raison qui nous échappe totalement, il avait décidé de ne pas se mettre en dormance. »

    Il s’était tu pendant un long moment, puis il avait repris :
        - En tous cas à ce rythme il ne fera pas long feu, votre arbre. Vous allez même bientôt pouvoir en faire du bois de chauffage !
        - Pourquoi ? s’étonna Mathilde qui aimait beaucoup son tilleul, surtout depuis que sa fille avait retrouvé le sommeil sur lui.
        - La période de dormance en hiver est absolument nécessaire aux arbres. C’est le moment où ils se mettent au repos. Les conditions extérieures sont dures, maintenir leurs feuilles en vie leur coûte trop d’énergie. Alors ils se mettent au ralenti et ils vivent sur leurs réserves, mais c’est pour mieux repartir au printemps ! Votre arbre, lui, est en train de brûler toutes ses réserves alors même qu’il ne peut pas s’en fabriquer de nouvelles. En fait, il est peut-être en train de se transformer en humain, qui sait ! Ça expliquerait tout !


        Le botaniste partit dans éclat de rire qui gagna aussi le compagnon de Mathilde, tandis qu’elle restait silencieuse. Un enfant sans sommeil, un arbre sans dormance... Dormance. Le mot flottait dans sa tête, insinuant en elle une idée qu’elle chassa aussitôt de son esprit. Non... c’était absurde.


        Le botaniste finit par prendre congé, leur assurant qu’il les tiendrait rapidement au courant de ses analyses sur les feuilles, chose qu’il ne fit jamais. Le temps passa et, comme il l’avait prédit, les jeunes parents trouvèrent bientôt leur tilleul en fleurs par un beau matin de janvier très enneigé. Ils avaient beau s’être habitués au côté hors-saison qu’avait pris leur jardin, la scène n’en restait pas moins surnaturelle. À le voir ainsi, l’arbre paraissait vraiment habité par une sorte de volonté qui dépassait toutes les lois codifiant sa manière d’être au monde.
        Mais comment un arbre aurait-il pu être doté de quelque forme de volonté que ce soit ? Mais comment un arbre aurait-il pu ne pas se mettre en dormance autrement que par une forme de volonté ? Le chapelet de questions était sans fin et Mathilde l’égrena longuement, prostrée devant la baie vitrée, sans arriver au moindre début de réponse.


        Hélas, la floraison ne dura que quelques jours, après quoi le tilleul perdit toutes ses feuilles d’un seul coup. Le couple eut ainsi la surprise de trouver à son réveil un épais tapis de feuilles mortes par-dessus la neige qui recouvrait déjà le jardin. Mathilde, que plus rien n’étonnait désormais, les ratissa mélancoliquement pendant l’après-midi. Elle éprouvait une inexplicable tristesse qui croissait au fur et à mesure que son tas de feuilles prenait de la hauteur. Quand elle eut terminé, elle s’affala dessus et se recroquevilla sur elle-même. Elle sentait les larmes lui monter aux yeux et, comme elle était seule, elle ne chercha pas à les retenir et finit par éclater en sanglots. Cela lui fit du bien. Elle aurait pu rester là longtemps à renifler, malgré le froid qui commençait à la prendre, mais bientôt les cris de Léa sortirent de sa poche et la rappelèrent à ses obligations. Elle éteignit le babyphone et rentra à l’intérieur.


        Au cours de la nuit suivante, Mathilde et son compagnon furent réveillés en sursaut par un énorme fracas venu du jardin. Ils sortirent à la hâte et comprirent bien vite ce qui s’était passé : leur tilleul épuisé s’était déraciné et gisait piteusement au sol, tandis que le mur de la façade de la maison, ébranlé par le soulèvement de ses énormes racines, présentait d’immenses fissures qui couraient et se ramifiaient du sol jusqu’au plafond.
        Complètement sonnés par ce qui venait de se passer, ils décidèrent pourtant assez rapidement de retourner se coucher. Ils ne pouvaient rien faire pour réparer les dégâts en pleine nuit. Au passage, Mathilde alla jeter un oeil dans le berceau de Léa : la petite dormait toujours profondément.

        Peu de temps après ces événements, Mathilde retourna rendre visite à sa grande tante Joséphine, qu’elle n’avait pas revue depuis la première fois où elle lui avait amené sa fille. En toquant à la porte, elle s’imaginait déjà la vieille femme en train de se précipiter à petits pas pour venir lui ouvrir, s’exclamer que Léa avait déjà beaucoup grandi et s’empresser de la prendre dans ses bras comme elle l’avait fait l’autre fois. Mais personne ne répondit.
        Elle entra et appela à l’intérieur, sans obtenir la moindre réponse. Vaguement inquiète, Mathilde monta à l’étage. Ce qu’elle vit lui fit ressentir la même torsion douloureuse dans le ventre que lorsqu’elle avait vu Léa assoupie après sa semaine de veille. Elle dut s’approcher pour en avoir le coeur net, car elle aurait sans doute été moins surprise de trouver sa tante morte : la vieille Joséphine, qu’elle avait toujours connue insomniaque endurcie, dormait paisiblement dans son lit en plein milieu de la journée. Les traits tirés et les cernes qu’elle avait toujours eus avaient complètement disparu, et sur ses lèvres il y avait comme l’esquisse d’un sourire, ou un rictus, qu’elle ne lui avait encore jamais vu.

     

     

     

     



    Illustration : By Qwert1234 - Qwert1234's file, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=31047903


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    - C'est la catastrophe, dit Marilla en s'asseyant lourdement sur la chaise en face de son amie Sandra.

    - Qu'est-ce qu'il y a ? demande l'amie en question, que le visage fermé et soucieux de Marilla inquiète. Ils t'ont trouvé quelque chose ?

    Marilla se prend la tête entre les mains, puis elle les passe lentement dans ses cheveux rouges, l'une après l'autre, comme si elle était en train de se peigner. Sa tête oscille de gauche à droite, puis de droite à gauche ; on dirait qu'elle va continuer ce mouvement jusqu'à la fin des temps alors que ses cheveux sont déjà parfaitement coiffés. Sandra connaît bien ce geste-là ; elle sait que c'est mauvais signe. Elle attrape un poignet, force son amie à relever la tête.

    - Oh ! Marilla ! Raconte-moi ! Qu'est-ce qui s'est passé ?

    Marilla la regarde comme si elle venait de se réveiller et de découvrir que la réalité était dans la plus parfaite continuité de son cauchemar.

    - J'ai quelque chose, murmure Marilla comme pour elle-même. Ça y est... ma vie est foutue...

    - Mais non, enfin ! C'est pas la fin du monde ! Qu'est-ce que tu as ? Tu en as pour combien de temps ?

    - Ils savent pas...

    Sandra ouvre la bouche et se tait. Puis met une main devant son silence. Marilla continue :

    - C'est un truc rare, peut-être cancéreux, ils ont dit. C'est génétique, mais ils savent pas exactement ce que c'est. J'ai aucun symptôme, la maladie n'est pas déclarée, elle ne se déclarera peut-être jamais. En attendant...

    - Combien de temps ? Demande Sandra dans un souffle.

    - Six mois. Ils vont faire des analyses, essayer de trouver un traitement, mettre en place un protocole. Ils ont dit que ce serait pas trop contraignant.

    - Ah, bon ! Ça va, alors.

    - Non. Non, ça va pas. Y a personne d'autre qui l'a dans le pays. S'ils trouvent un traitement, c'est moi qui vais devoir tester aussi.

    Le visage de Sandra se décompose.

    - Oh... oh non... combien de temps ?

    - Aucune idée. Jusqu'à ce que j'en crève, probablement. Pour une maladie qui ne se serait jamais déclarée et que personne d'autre n'aura jamais.

    Marilla éclate d'un rire sec et nerveux.

    - Tu sais quoi ? Je m'en fous. Reprend-elle, l'air soudain déterminé. J'en ai rien à foutre ! Demain, je me casse d'ici ! Je fais mon sac et je me casse d'ici !

    Sandra regarde autour d'elles, affolée.

    - Mais tais-toi ! Ça va pas ? Dit-elle à voix basse, les yeux exorbités de panique.

    Le bar est plein et bruyant à cette heure, personne n'a fait attention aux paroles de Marilla. Sandra n'en reste pas moins méfiante.

    - Qu'est-ce que tu racontes ? Chuchote-t-elle presque. Tu vas pas...

    Le mot lui reste en travers de la gorge. Déserter. Elle ne peut pas le dire. Ce serait comme les condamner déjà toutes les deux.

    - Si si, tu as bien compris. Je déserte. Je vais pas les laisser gâcher ma vie, je vais pas crever pour la science, c'est hors de question.

    - Mais... mais tu te rends compte, si tout le monde faisait comme toi ? Comment on ferait ? C'est notre devoir de citoyens, Marilla !

    - Oh, arrête ! C'est pas toi qui parle, là, c'est le discours prémâché du gouvernement, tu le sais très bien ! La vérité, c'est que c'est une atteinte à la liberté individuelle et qu'on devrait avoir le choix ! Je refuse qu'on m'oblige à...

    - Les animaux aussi n'avaient pas le choix... on doit prendre nos responsabilités en tant qu'espèce, Marilla ; c'est nos traitements, c'est à nous de les tester !

    - J'aimerais bien t'y voir ! C'est pas toi qui va leur servir de cobaye !

    - Pardon ? J'ai fait mon service médical, moi ! Et ça ne m'a pas tuée, tu vois bien !

    - Ah oui ? Et c'était pour quoi, rappelle-moi ?

    - Une maladie de peau...

    - Super ! Trois semaines de test pour une petite crème contre l'eczéma ! Ah c'est sûr, y a pas de quoi se poser en objecteur de conscience !

    Marilla marque une pause, cherche à retrouver son calme. Elle vide son verre, commande une deuxième tournée. Prend une grande inspiration.

    - Tu te rends compte de ce qui m'attend, Sandra ? Tu te rends compte ? Sans cette foutue visite annuelle, on ne m'aurait jamais trouvé ce truc et j'aurais peut-être pu vivre toute ma vie tranquillement sans m'occuper de tout ça ! Et maintenant... maintenant, ils vont me faire bouffer des traitements jusqu'à ce que j'aie plus de cheveux et que je devienne tellement faible que je crèverai du premier rhume qui passe. Et ils viendront dire sur ma tombe que j'ai été courageuse, que j'ai lutté de toutes mes forces contre la maladie qui m'a finalement terrassée mais que grâce à moi on dispose enfin d'un traitement !

    Elle agrippe les poignets de son amie, la regarde droit dans les yeux :

    - Je veux pas être une martyre, Sandra. Je veux juste vivre !

    Sandra soupire. Elle sait que Marilla a raison. Dans des cas comme celui-ci, les appelés ressortent toujours de l'hôpital les pieds devant.

    - Pourquoi tu m'as dit ça ? Tu aurais pas pu juste partir comme ça, sans me mettre au courant ? Ça aurait été tellement plus simple !

    - Mais si je le dis pas à toi, à qui je pourrais le dire ? Tu es ma meilleure amie !

    - Oui, mais maintenant tu as fait de moi ta complice ! Mes enfants... tu y as pensé ? Qu'est-ce qu'ils vont faire sans moi si on se fait prendre ?

    - Ne t'inquiète pas, on se fera pas prendre ! Tu sais, j'ai l'impression que je me prépare à ça depuis que je suis toute petite. Chaque année, au moment de la visite médicale, je me fais un plan dans ma tête, je prévois tout. Je sais exactement quoi faire, quoi emporter, je me suis entraînée à courir, à me battre, à grimper, à nager... tout ça, c'était pas juste pour faire du sport ; j'ai toujours su, au fond, que ça me servirait un jour... pour survivre... pour m'enfuir. J'ai pas le choix. Je peux pas y aller, Sandra, c'est impossible ! Je préfère vivre toute ma vie en cavale que finir comme ça dans un hôpital. Rien que les murs blancs, et puis l'odeur des miasmes mélangés aux détergents dans les couloirs, ça me fout la nausée. Mais ne t'inquiète pas, je vais m'en sortir. Et toi si tu ne dis rien à personne tu ne seras jamais embêtée. Je vais disparaître, ce sera comme si j'avais jamais existé !

    - Tu dis ça, mais...

    - Quoi ?

    - Ils finissent toujours par les retrouver...

    - Moi, ils me retrouveront pas.

    - Mais ils vont forcément me poser des questions.

    - Tu leur diras que tu ne sais rien, c'est pas compliqué.

    - Je sais pas mentir, Marilla, et tu le sais très bien.

    - suis désolée, je sais que c'est pas facile. Fais-le pour moi, Sandra. C'est la dernière fois que je te demande quelque chose. Tu vas me manquer, tu sais.

    - Toi aussi tu vas me manquer. Mais... enfin... j'aurais quand même préféré ne rien savoir.

    Le lendemain matin, Marilla sort de chez elle à l'aube. Personne ne doit la voir partir. Elle ajuste son sac à dos et ouvre très délicatement la porte de son appartement. Personne ne doit l'entendre. Elle ne verrouille pas la porte, elle laisse ses clefs pendues au crochet. Elle a renversé une chaise, cassé une assiette pleine de nourriture par terre, mis un peu de désordre par-ci par-là. Avec un peu de chance, on croira à un enlèvement. Ça brouillera les pistes pendant un petit moment. Quand ils comprendront, elle sera déjà loin.

    Marilla est presque excitée par ce qu'elle est en train de faire. Sa vie ne sera plus jamais la même. Bien sûr, elle peut dire adieu à sa carrière. Elle aurait fait une bonne sociologue, pourtant, elle le sait. Elle croyait son avenir tout tracé, mais désormais elle vivra une aventure permanente. Peu importe qu'elle ne finisse pas sa thèse, dans le fond. De toute façon elle n'a plus le choix. Ils ont beau dire que le service n'empiète pas sur la vie personnelle, tout le monde sait bien comment ça se passe. Quand on voit le nombre d'appelés qui finissent à la rue.... Elle aurait pu se lancer dans une étude là-dessus, d'ailleurs. Mais elle peut faire une croix sur tout ça maintenant. Elle n'a plus que l'hôpital ou la cavale... le choix a été vite fait. Fugitive, c'est quand même un peu plus attirant que rat de laboratoire, comme projet de vie.

    Elle marche d'un bon pas dans la rue encore sombre. Elle n'a pas entendu tout de suite le moteur qui ronronne doucement derrière elle. Quand elle s'en aperçoit et qu'elle tourne la tête, la voiture accélère brutalement et pile à côté d'elle. Trois hommes de forte stature en sortent. Marilla comprend qu'elle est foutue, elle se met à courir quand même. Ils la rattrapent, forcément. Ils la prennent chacun par un bras, leurs mains la serrent comme un étau. Le troisième se plante devant elle, l'air goguenard.

    - Madame Albinis ! Nous avons entendu dire que les hôpitaux vous mettaient un peu mal à l'aise, alors nous nous sommes permis de venir vous proposer de vous accompagner. Mais nous ne nous attendions pas à vous voir détaler comme un lapin ! Que se passe-t-il ? Ne me dites pas que vous cherchiez à vous soustraire à vos obligations ?

    Marilla ne répond rien, n'oppose aucune résistance. Elle sait que tout ce qu'elle pourra dire ou faire se retournera systématiquement contre elle à présent. Elle aurait bien dit « Je ne parlerai qu'en présence de mon avocat », mais elle sait bien qu'elle n'en aura pas. Il n'y a pas de droit pour les déserteurs. Ils font leur service sous bonne garde et seulement après, ils passent devant un tribunal. S'ils sont encore vivants.

    - Vous avez une amie très consciencieuse, Madame Albinis, continue le type alors qu'ils sont tous montés dans la voiture. Grâce à elle, nous avons évité le pire.

    - Quoi ? s'exclame Marilla. C'est Sandra qui...

    Ça lui a échappé ; elle s'est interrompue trop tard. Maintenant ils ont tout ce qu'il leur faut. Mais comment ne pas crier quand on reçoit un coup de poignard dans le dos ? Le piège vient de se refermer complètement sur elle.

    - Vous admettez donc lui avoir tenu les propos qu'elle nous a rapporté ! Réplique l'autre avec une insupportable satisfaction dans la voix. Eh bien, Madame Albinis, j'espère que vous avez tout ce qu'il vous faut dans ce gros sac à dos que vous portiez, car vous n'êtes pas prête de sortir de l'hôpital.

     

     

     

     

    Illustration : "Hospital corridor, in gray", Julie Kertesz, CC BY-NC-SA

     


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  • #45 - À la lie

     

        Ça avait commencé par quelques coupures. Pas d’eau entre seize et dix-huit-heures. Pas d’eau la nuit du dimanche au lundi. C’était un peu chiant, mais bon, on s’en foutait, on remplissait des seaux et des bouteilles et basta. J’étais gamin, à l’époque. On s’habitue vite quand on est gamin. Les vieux, ouais, par contre les vieux ils ont morflé. Ils avaient toujours eu l’eau à volonté, eux. Ça leur a mis une méchante claque.


        Et puis ils nous ont serré la vis, mais sévère. Ça criait stress hydrique sur tous les JT. Plus d’eau pendant deux journées entières par semaine, tous les lundi et jeudi. Les gens râlaient, bien sûr. Ceux qui avaient des enfants, surtout. Mais ils disaient que comme ça, ça permettait de continuer à approvisionner normalement les hôpitaux et tout. C’est à peu près à la même époque que les pompiers se sont mis à éteindre les feux avec de l’eau de mer. Après les incendies, ça faisait des croûtes de sel sur les restes de maisons carbonisées.


        Ça a duré quelques années. Moi, pour être honnête, j’en avais rien à carrer. De toutes façons, je me lavais pas tous les jours, je tirais la chasse que quand je coulais un bronze, et puis l’eau qui sortait du robinet était tellement infecte que j’avais opté pour l’eau en bouteille depuis un bon moment déjà, même pour faire cuire ma bouffe. Qu’on aille pas me faire croire que ce liquide était potable. Ça allait pour se laver le cul et les dents, mais pas question de se bousiller les tripes avec cette eau vaseuse.


        Le problème, c’est que l’eau en bouteille a fini par devenir aussi une denrée rare. Tout le monde se jetait dessus, les prix flambaient et les sources se tarissaient. Je gagnais bien ma vie, j’arrivais encore à m’en sortir. Mais les pauvres, eux, je me demande comment ils faisaient. Pourtant, il y en avait de plus en plus. Les vieux, par contre, ils tombaient comme des mouches.


        De fil en aiguille, le temps de coupure d’eau a fini par dépasser le temps normal. Et puis mine de rien, comme ça, sans qu’on y fasse trop gaffe, le temps normal, c’est devenu le temps sans eau. On y a vu que du feu. À la toute fin, juste avant la grande sécheresse, on avait deux heures d’eau courante par jour. Il a bien fallu s’y faire.


        Entretemps, j’avais rencontré Lauda. J’ai tout de suite été fou d’elle. Ma belle, ma douce, ma précieuse Lauda. Je me suis longtemps demandé ce qu’elle me trouvait. Maintenant je sais, parce qu’elle a réussi à me rendre supportable à mes propres yeux. Un sacré bout de femme, ma Lauda.


        On avait pas d’eau fraîche, mais on filait un parfait amour. Sauf qu’on a eu la mauvaise idée de faire un enfant. Faut être sacrément con, quand même, par les temps qui courent. Quand ils ont su qu’elle était enceinte, nos parents, nos amis, tout le monde autour de nous a écarquillé des grands yeux ahuris comme ça en nous disant mais vous êtes fous, il faut pas le garder, vous allez pas pouvoir le soigner comme il faut, et l’hygiène par-ci, et le contexte géopolitique par là... on les écoutait pas. On s’en foutait, on était heureux comme des imbéciles et le ventre de Lauda était l’immense nombril de notre petit monde à nous.


        Ouais. Sauf que le bébé, il est né pile quand les robinets ont définitivement cessé de couler, après deux ans sans la moindre petite averse dans tout le pays. On l’a appelée Orana. Ça veut dire « pluie » en malgache. Tant qu’on était à l’hôpital, ça allait encore, mais on a pris la mesure de notre inconscience quand on est rentrés chez nous avec notre petit ange sous le bras et un pack de six litres gracieusement offert par l’équipe médicale en guise de cadeau de naissance. On a quand même ouvert les robinets aux heures habituelles pour vérifier, même si on savait déjà.  Histoire d’en avoir le coeur net. C’est à ce moment-là seulement qu’on a compris qu’on allait en chier. C’était comme se réveiller après une soirée bien arrosée ; on avait une méchante gueule de bois et y avait plus rien à boire.


        On avait droit à vingt-cinq litres chacun par semaine, plus trente litres d’eau non potable pour laver le linge. Tous les lundis, je prenais mon diable et mes deux bidons, je traversais le pont et j’allais récupérer notre dû au point de distribution le plus proche.


        C’était dur, mais on s’en sortait. On est vite devenus les rois de l’économie. On suivait à la lettre toutes les recommandations du Ministère de la Santé ; chez nous c’était toujours propre et on gardait toutes nos eaux usées pour tirer la chasse d’eau. On arrivait même à donner le bain à Orana deux fois par semaine dans une petite bassine. Nos parents avaient du mal à y croire.


        Par contre, on avait aucune réserve. Il fallait pas qu’il y ait le moindre pépin. Mais forcément, fallait que ça arrive.


        Lundi dernier, je rentre avec mes deux bidons de vingt-cinq. Je m’arrête au milieu du pont. Je m’arrête toujours, quand j’ai un peu le temps. Je regarde le lit sec du fleuve.  Ça a beau faire quelques années déjà, je crois que je m’y ferai jamais. Quelque part, ce paysage d’apocalypse, ça me fascine. Et je suis pas le seul. Des fois il faudrait presque prendre un ticket pour avoir sa place devant la rambarde. Faut dire que c’est impressionnant. C’est comme une gigantesque cicatrice qui sillonne la ville. C’est la terre qui hurle sa soif.


        Tout ça c’est leur faute. Les mêmes qui nous donnent des leçons de sobriété aujourd’hui. Ma main au feu qu’ils se prennent encore un bain par jour et qu’ils boivent de l’eau de source à s’en faire craquer la vessie, ces sales porcs. Maintenant, le fond du cours d’eau est devenu une sorte de bidonville où se sont installés tous les déshérités du système. Et il y en a un paquet. Ça grouille de partout. Comme ils se lavent pas et que ça remue de la poussière en vase clos, là-dedans, ils prennent un peu tous la couleur marron clair de la lie du fleuve. Des fois, on est sûr d’être en train de regarder un rocher, et puis on le voit tout à coup s’animer ; en fait c’en était un qui venait de finir sa sieste.


        Bref, j’étais là, perdu dans mes pensées, et j’ai rien vu venir. Ce canyon dans la ville, ça m’hypnotise complètement. Le gamin a dû se poser à côté de moi, l’air de rien, et faire celui qui admire la vue tout en décrochant ni vu ni connu la sangle qui maintient mes bidons en place sur le diable. Et tout ce que je vois, sidéré, c’est un gosse de quinze ans à tout casser, mais super costaud, qui se fait la malle avec un de mes bidons dans chaque main ; et au moment où je commence enfin à réagir, il les jette dans le coffre d’une voiture grise qui l’attendait à quelques mètres, il monte dedans et me jette un regard de défi avant de claquer la portière. Je cours comme un débile après la voiture qui est déjà partie sur les chapeaux de roues.


        Putain. Qu’est-ce que je vais dire à Lauda, maintenant ? Je peux pas rentrer les mains vides, c’est impossible. On tiendra jamais la semaine avec ce qui nous reste.


        Je suis retourné au point de distribution, j’ai fait le planning familial, la maternité, et on m’a toujours fait la même réponse : vous avez déjà eu votre cota de la semaine, on peut rien faire pour vous, les consignes sont très strictes. Pourtant j’ai bien chialé. C’est un truc que je sais faire sur commande, en général ça fait son petit effet. Mais là, que dalle. À la distrib’, ils m’ont presque ri au nez. Empathie zéro. Au planning familial, ils m’ont proposé une bouteille de coca et du lait infantile en poudre. Je leur ai demandé s’ils me conseillaient de mélanger les deux pour nourrir ma fille au cas où ma femme déshydratée aurait plus de lait, et puis j’ai tout foutu par terre et je me suis cassé. Ils se foutent vraiment de la gueule du monde.


        À la maternité, c’est là que j’ai eu le plus d’espoir. J’ai bien senti que ma petite tirade avait crevé le coeur de la chef de service, et que ça lui arrachait la langue de devoir me faire sa foutue réponse de robot, mais j’ai rien pu en tirer non plus. Pourtant j’ai insisté longtemps. J’ai même fait planer la responsabilité de la mort de ma fille sur sa conscience, mais là j’ai senti que j’étais allé trop loin. C’était quand même pas sa faute à elle si je m’étais fait tirer mes bidons comme un bleu. Elle avait les larmes aux yeux, elle savait plus quoi me dire, la pauvre. C’était pas de la mauvaise volonté ; elle pouvait pas, point barre. Ils avaient juste ce qu’il fallait pour faire tourner le service. Je me suis excusé, et puis j’ai fait demi-tour. À ce moment-là, elle me tire par la manche elle me glisse, en baissant d’un ton, d’aller faire un tour dans le quartier Nord. Que je trouverai sûrement quelque chose. Elle me dit aussi de faire attention, si je connais pas ; que c’est assez mal famé. Sans déconner.


        J’ai plus grand-chose à perdre, de toute façon. Me voilà donc en partance pour le quartier Nord, moi et mon diable. Il est vingt-deux heures et la pesanteur de la chaleur d’été complique tous mes mouvements. L’air est inhabituellement lourd. Je transpire comme un boeuf. Lauda inonde mon portable de messages affolés. Ça fait trois heures que j’aurais dû rentrer déjà. Je lui réponds juste de pas s’inquiéter, que j’ai quelques trucs à régler, que je rentre bientôt.


        Le quartier Nord, en gros, c’est l’endroit où tu habites si tu as le choix entre ça ou dormir dans le lit du fleuve au milieu des golems. C’est un coupe-gorge complètement abandonné par les pouvoirs publics. Les flics ont renoncé à y faire régner la loi. Au fil des ampoules caillassées jamais remplacées, c’est devenu l’endroit le plus sombre, le plus sale et le plus dangereux de la ville. Et je suis là sur les conseils d’une responsable de maternité. Il y a vraiment quelque chose qui tourne pas rond dans cette époque.


        J’aime pas ça, putain. J’irai pas jusqu’à dire que j’ai les jetons : je sais me battre, et il y en a déjà deux ou trois qui l’ont appris à leurs dépens. En plus, j’ai pas mal traîné par ici, à une époque. J’avais mon fournisseur de shit dans le coin.


        Non, c’est pas ça. C’est cet air lourd, là, qui me rend dingue. Je sais pas pourquoi, ça me fait un effet de fin du monde. Enfin, si, je sais pourquoi. J’ai été traumatisé par Tintin et l’étoile mystérieuse quand j’étais petit. Il fait tellement chaud que j’ai presque l’impression que le prophète fou va débouler au coin de la rue en tapant sur son gong et en criant c’est le châtiment, faites pénitence, la fin des temps est venue, et tout et tout.


        Bref. Y a peut-être pas de prophète en drap blanc, mais y a du type louche dans tous les coins. Je me fais alpaguer de tous les côtés. Pour de la drogue, surtout. Quelques putes, aussi. Mais pour l’instant, pas d’eau. À part un qui m’a proposé une bouteille d’un demi-litre pour cinq euros. Elle était même pas neuve. Faut pas déconner. On m’a déjà déjà dit que j’avais une tête de mule, mais une tête de pigeon, jamais.


        Qu’est-ce que je donnerais pas pour être dans mon canapé avec mes deux chéries à l’heure qu’il est ! Je serais tellement bien, là, s’il y avait pas eu ce petit fumier ! Putain... si je pouvais lui mettre la main dessus...


        C’est quelque chose, les coïncidences, quand même. Croyez-moi ou pas, j’étais exactement en train de penser à lui quand je l’ai vu adossé contre un mur, occupé à jongler avec une bouteille d’ un litre et demi, sûrement sa manière à lui de faire venir le client. Je l’aurais reconnu entre mille, ce petit visage de fouine moqueuse qu’il avait fait l’erreur de me montrer.


        Lui, par contre, il m’a pas reconnu tout de suite. Tant mieux. Ça me donne une petite longueur d’avance. Je lui laisse même pas le temps de réagir. Je l’attrape par le col et je le plaque contre le mur. Qu’est-ce que t’as fait de mon eau, sale petite merde, je lui fais. Et je lui en colle une direct. Sa petite face de rat s’est complètement décomposée. Il a beau être costaud ; ici, maintenant, c’est moi qui ait l’avantage et il pisse dans son froc parce qu’il l’a très bien compris. Je lui laisse même pas le temps de parler, je cogne. Arrêtez, arrêtez, il me supplie, ce petit con. Il a peur de perdre les quelques dents qui lui restent. Mais plus il me supplie, plus ça me donne envie de le frapper. Alors, elle est où mon eau, raclure de chiottes ? Je lui crache à sa gueule pleine de sang. J’ai tout vendu, il me fait. Quoi ? Là, je sens la colère qui monte encore d’un cran. Répète un peu, fils de chienne ? T’as tout vendu ? Vu comme il a peur, il ment pas, ce con, il lui reste que la bouteille qu’il a dans la main. Il me dit de la prendre, de prendre son argent avec. Mais j’en veux pas de ton fric, petit con ! J’avais que ça comme eau et j’ai plus rien pour tenir la semaine, maintenant. Ma femme, ma fille, à cause de toi, à cause de toi ! Si ma fille meurt à cause de toi ! Je recommence à le frapper. Je sais plus trop ce que je fais, à part lui casser la gueule. Je sais bien que ça fera pas revenir mon eau. Mais à vrai dire, je pense même plus à tout ça. Y a plus rien autour. Y a plus que ma haine entre mon poing et son visage.


        Il s’est écroulé par terre. Je continue de le bourrer de coups de pieds dans le ventre. Il réagit plus trop. Je veux qu’il réagisse, qu’il comprenne ce qui est en train de se passer. Putain, mais qu’il fait chaud ! Je le secoue pour qu’il se réveille. Non, non, mon petit, c’était pas un cauchemar ! Je suis toujours là ! Tiens, regarde, prends ça dans ta gueule ! Voilà, tu vois ? C’est bien réel, ça. Comme l’eau que tu m’as volée.


        J’ai le poing en l’air, je m’apprête à lui en coller une, jusque là rien de nouveau. Mais mon poing reste en l’air, pas très sûr du signal que ma peau vient d’envoyer à mon cerveau. Une goutte d’eau sur mon poing, j’ai pas rêvé. Je viens d’en sentir une deuxième. Il pleut. Il pleut !


        Ça m’a complètement refroidi. Heureusement, parce que je crois que j’étais en train de l’achever. Et tout à coup je vois ce que j’ai fait. J’ai tabassé un gamin. Une saloperie de gamin voleur, mais un gamin quand même. Je suis devenu complètement fou.


        Lui par contre, même sonné et la gueule en sang, il a pas perdu le Nord. Il a profité de mon  moment d’hésitation pour passer à l’offensive, j’ai rien vu venir. Il a giclé du sol, comme ça, comme s’il était en pleine forme, et il m’a planté un couteau dans le ventre avant de détaler comme un lapin. Le gamin.


        J’ai tout gagné aujourd’hui. J’ai les deux mains crispées sur mon ventre, comme si ça pouvait empêcher le sang de couler. Et avec ça je peux même pas ouvrir les paumes au ciel pour accueillir le retour de la pluie.


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