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    #52 - Par la fin

    Corinne savait depuis toujours qu’elle finirait sa vie tranquillement dans son fauteuil. Elle n’aspirait qu’à cela : une retraite calme et bienheureuse, avant de tirer sa révérence. Elle avait passé le plus clair de son temps à couvrir des livres ; à les découvrir pour les réparer quand ils étaient abîmés, puis à les recouvrir, et ce jusqu’à ce qu’irréparables ils perdent leur place dans les rayonnages de la bibliothèque. Elle les accompagnait du début à la fin : quand ils sentaient le neuf, à peine sortis de l’imprimerie, c’était elle qui les enregistrait, qui les étiquetait, qui les estampillait, qui les sécurisait ; et quand ils fallait les supprimer du catalogue, c’était elle qui, avec un léger pincement au coeur, ôtait leur couverture pour la dernière fois et apposait sur eux l’inéluctable coup de tampon « annulé ».

    Pourtant, à la fin de sa carrière, Corinne n’en pouvait plus de l’équipement des livres. L’odeur des énormes rouleaux de couverture transparente lui donnait mal à la tête ; les gestes répétitifs irritaient ses tendons ; son dos la faisait souffrir ; ses yeux se troublaient à la moindre fatigue ; elle était épuisée de ce travail qu’elle effectuait comme une vieille mécanique rouillée.

    Elle n’avait jamais cherché à changer de poste, cependant. Elle aimait le confort de son petit bureau ; elle y avait entassé son bazar, années après années, il était devenu un petit cocon douillet dans lequel elle aimait à se trouver. Elle y avait tous ses repères et toute son expertise ; c’était son petit royaume. À l’intérieur de ces murs, il n’y avait personne pour lui commander quoi que ce soit. Pourquoi l’aurait-elle quitté ? Pour se retrouver à nouveau comme une apprentie ? Il en était hors de question. Elle préférait souffrir et parfois se plaindre et s’ennuyer un peu, plutôt que de renoncer à tout cela.

    Et puis il y avait les livres. Corinne ne lisait pas beaucoup ; comme elle aimait à le répéter souvent, les livres, elle en voyait toute la journée au boulot, elle n’allait pas en plus garder le nez dedans le soir en rentrant ; elle avait d’autres choses à faire. Et puis de toute façon elle était trop fatiguée pour lire, la plupart du temps. Elle était même trop fatiguée pour faire quoi que ce soit. Mais ceux qui connaissaient bien Corinne savaient qu’elle ne disait pas toute la vérité quand elle jetait ces mots en riant au beau milieu d’une réunion de famille. Ceux qui la connaissaient depuis longtemps, surtout. Ils savaient que Corinne avait été l’une des plus grandes lectrices que l’on puisse imaginer, et que dès lors qu’elle avait été engagée à la bibliothèque, elle avait cessé de lire pour ainsi dire du jour au lendemain.

    Car à chaque fois qu’elle couvrait ou réparait un livre, Corinne n’avait pas vraiment le choix ; il fallait bien qu’elle vérifie son état et son intégrité. Or, de façon quasi systématique, elle se retrouvait malgré elle en train de poser les yeux sur les dernières lignes de la dernière page. Ainsi, à force de gâcher involontairement toutes ses lectures potentielles, Corinne avait fini, par dépit, par ne plus rien lire d’autre que des magazines et réserver son appétit de fiction et de suspense aux supports audiovisuels qui, eux, ne laissaient pas leur fin se déflorer au premier regard.

    Quand elle arriva à la retraite, une des premières choses qu’elle fit fut de s’acheter un livre ; un tout récent, presque encore chaud et fumant, à peine sorti de l’imagination de son auteur, bref : un livre qu’elle pouvait être sûre de n’avoir jamais réparé ni couvert, et qu’elle n’aurait jamais à préparer pour survivre à des dizaines et des dizaines de prêts. Elle prit bien le temps de le choisir à la librairie, puis de s’installer tranquillement chez elle dans son fauteuil avec une tasse de thé, puis, enfin, elle ouvrit le livre. Elle lut : « Il savait que cette histoire devait se terminer ainsi. De toute façon, comment aurait-il pu en être autrement ? »

    Et elle se rendit compte qu’elle avait encore commencé par la fin.

     

     

     

     

    Illustration : Jazmin Quaynor

     


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  • #51 - Les Nourritures

    Azalée ne prenait jamais l'ascenseur. Même quand il fallait monter au quinzième étage d'un immeuble. Même quand elle était pressée. Elle aurait préféré s'exiler au fin fond de la Sibérie plutôt que de s'enfermer dans une de ces boîtes de conserve. Ses collègues le savaient et ne faisaient plus de commentaires là-dessus. Ils montaient de leur côté et attendaient tranquillement en haut qu'elle arrive toute en sueur. Ils lui accordaient une minute pour souffler, puis lui laissaient l'honneur de sonner à la porte, car c'était elle, malgré tout, qui avait le plus de coffre. Elle commençait toujours de la même façon. Trois coups de sonnette espacés d'une minute, puis, en cas de silence, elle commençait à tambouriner. « Police, ouvrez ! » Elle répétait cela trois fois, puis se mettait à évoquer leur intention de défoncer la porte. Au bout de trois minutes, s'il ne se passait toujours rien, Hélio et Iris sortaient le bélier et ensemble ils mettaient fin à ce petit rituel avec fracas.

    La plupart du temps, les perquisitionnés ouvraient avant d'en arriver à de telles extrémités. Mais la première personne à faire l'objet d'une intervention ce matin-là était plutôt du genre à faire le mort. Azalée redoutait toujours de tomber sur un cadavre, d'ailleurs. Cela lui était déjà arrivé plusieurs fois. Entre le moment où les volets d'une personne se fermaient et celui où ses voisins donnaient le signalement, il n'était pas rare que la BAX arrive trop tard.

    Quand enfin la serrure céda sous les coups, ils entrèrent dans l'appartement sombre. L'occupant des lieux avait dû déprogrammer l'ouverture de ses volets, car ils étaient encore fermés malgré le jour qui se levait. C'était typique des exédéneux en phase avancée. Il régnait là une désagréable odeur de renfermé et un silence lugubre. Azalée recommença à invectiver le résident dans le vide, jusqu'à ce qu'ils le trouvent étendu sur le canapé de son salon, à demi-conscient. Autour de lui s'étendait un vaste capharnaüm fait de feuillets de papiers volants ou froissés en boule, de vieux livres et de crayons. Les feuilles étaient toutes recouvertes de dessins. En s'approchant de plus près, Azalée vit qu'il s'agissait de dessins de fruits, toutes sortes de fruits, et même de fruits qu'elle n'avait encore jamais vus de sa vie. Le pauvre. Il était salement atteint. Il était pâle comme une endive à peine sortie de terre et maigre à faire peur. Hélio était déjà en train d'appeler l'ambulance, tandis qu'Iris tentait de communiquer avec le malade pour le sortir de sa torpeur.

    Azalée commença à ramasser quelques papiers comme pièces à ajouter aux éléments du dossier. Elle fit également un rapide inventaire des livres qui traînaient de part et d'autre du canapé, constatant qu'il n'y avait là que des livres assez anciens et à sa connaissance interdits aux autotrophes. Voilà qui n'arrangeait pas le cas de ce malheureux. Elle en attrapa un au hasard, le feuilleta par curiosité. Elle lut :

    Leur pulpe était délicate et juteuse,
    Savoureuse comme la chair qui saigne,
    Rouge comme le sang qui sort d'une blessure.

    Elle soupira. Pas étonnant qu'il se soit mis dans cet état avec des lectures pareilles ! Ça avait dû lui retourner le cerveau ! Elle revint au titre du livre : Les Nourritures terrestres, d'un certain André Gide. Tiens, elle ne l'avait encore jamais vu passer, celui-là. Pourtant, elle n'en était pas à sa première saisie. Elle le parcourut à nouveau et tomba sur cette phrase : « Il y a des maladies extravagantes qui consistent à vouloir ce que l'on n'a pas. » « Tiens, c'est drôle, se dit-elle en elle-même. C'est exactement ça, la définition de l'exéden, finalement. » Vouloir manger alors qu'on n'a pas faim, vouloir se nourrir d'autre chose que ce que son corps est capable d'absorber, vouloir des tripes alors qu'on a la photosynthèse sous la peau, voilà, c'était cela, l'exéden. Et c'était une maladie d'une insoutenable extravagance, parce qu'elle émanait de la volonté même de ceux qu'elle atteignait. Extrêmement difficile à éradiquer, aussi. Comment soigner quelqu'un qui veut être malade ? Et vu la recrudescence des cas ces dernières années, la Brigade Anti-Xeden n'était pas prête de se retrouver au chômage.

    Azalée sortit de ses pensées et alla ouvrir le store du salon. Ce ne fut que lorsque la lumière pénétra dans la pièce qu'elle réalisa qu'elle commençait à se sentir mal dans l'obscurité. La tête lui tournait un peu. Le temps n'avait pas été au beau fixe, ces derniers jours, et comme elle n'avait pas eu le temps de faire de séance de lumens, elle n'avait pas beaucoup de réserves. Mais elle se sentit immédiatement mieux. L'exédéneux, quant à lui, avait un peu retrouvé ses esprits et geignait contre le rayon de soleil qui éblouissait ses yeux bouffis. Azalée s'approcha de lui et lui demanda :

    « Pourquoi vous faites ça ? »
    L'autre la fixa en silence un long moment.
    « Parce que ça me donne faim, répondit-il finalement d'une voix éraillée.
    - Et pourquoi vous vous donnez faim ? »
    Il montra le livre du doigt en tremblotant.
    «Lisez. Page trente-huit. Lisez.
    Azalée ouvrit le livre à la page indiquée et lut à voix basse :

    Nourritures !
    Je m'attends à vous, nourritures !
    Satisfactions, je vous cherche ;
    Vous êtes belles comme les rires de l'été.
    Je sais que je n'ai pas un désir
    Qui n'ait déjà sa réponse apprêtée.
    Chacune de mes faims attend sa récompense.
    Nourritures !
    Je m'attends à vous, nourritures !
    Par tout l'espace je vous cherche,
    Satisfactions de tous mes désirs.
    Ce que j'ai connu de plus beau sur la terre,
    Ah ! Nathanaël ! c'est ma faim.

    Il la coupa à ce moment-là de la lecture. « Alors ? Vous comprenez, maintenant ?
    - Je comprends surtout pourquoi on interdit ce genre de livres, si vous voulez mon avis, répliqua Azalée.
    Les yeux de l'homme s'écarquillèrent
    - Ne le détruisez pas, je vous en supplie ! C'est un chef-d'œuvre dont vous n'avez même pas idée ! Il faut le lire ! Il faut...
    - Un chef-d'œuvre qui pousse les gens au suicide ? Vous plaisantez ! Bien sûr qu'il sera détruit. Vous vous rendez compte que vous étiez en train de vous laisser mourir, Monsieur ? On ne peut pas laisser faire ça, c'est criminel.
    - Il vaut mieux finir sa vie que vivre sans faim, murmura le pauvre homme avant de refermer les yeux, épuisé.

    À ce moment-là, l'ambulance arriva et l'emmena directement aux urgences. Entretemps, Iris et Hélio avaient embarqué tous les livres et les papiers à la voiture. Tous, sauf les fameuses Nourritures terrestres qu'elle avait encore entre les mains. Elle glissa le livre dans la poche de son pantalon et rejoignit ses collègues qui l'attendaient en bas.

    Le soir, en rentrant chez elle, Azalée se rendit compte qu'elle avait encore le livre dans sa poche. Elle le rouvrit, par curiosité, lut un passage qui parlait de la poussière des routes et d'arbres chargés de pollen. Elle le trouva beau. C'est ainsi que, sans aucune préméditation, ni même sans vraiment s'en apercevoir, elle s'assit sur son canapé et commença à lire Les Nourritures terrestres. Elle les lut longtemps, elle les lut tard dans la nuit, elle les lut avec avidité, jusqu'à la dernière page. Et quand elle referma le livre, au petit matin, elle fut prise d'une sensation qu'elle n'avait jamais connu, comme une sorte de tiraillement délicieux dans la salive et dans le ventre.

    Elle essayait de se figurer à quoi pouvait bien ressembler une grenade, ce fruit à la chair délicate et juteuse, rouge comme le sang qui sort d'une blessure. Elle se dit que la faim des hétérotrophes devait être bien différente de celle des autotrophes, pour susciter de leurs auteurs autant de littérature. Quand le manque de lumière, chez les uns, provoquait simplement un léger malaise que l'exposition au soleil faisait immédiatement passer, le besoin de nourriture, chez les autres, faisait pousser une sorte de tension joyeuse, d'envie irrésistible, voire de désir à l'état pur. Sans doute venait-elle de comprendre ce que le mot faim voulait dire. Mais elle ne voulait plus simplement le comprendre, elle voulait le vivre.

    Et alors que le jour se levait, elle déprogramma l'ouverture de ses volets et se remit à lire dans l'obscurité, persuadée qu'à force de lire la ronde de la grenade elle finirait par ressentir la même faim voluptueuse que celle des mangeurs de nourritures terrestres.

    Quelques temps après, la BAX fit irruption dans son appartement et la conduisit directement à l'hôpital où elle subit bon gré mal gré une cure de lumens et un solide suivi psychologique. Sa peau blanchâtre retrouva tant bien que mal son teint vert émeraude au bout de quelques semaines. Alors qu'elle était sur le point de sortir, son chef vint lui rendre visite et lui annonça ce faisant qu'elle allait être reclassée dans un autre service. Azalée savait ce qui l'attendait : subtiliser un livre interdit pour son usage personnel était en effet une faute grave, pour un agent de la BAX. Elle ne chercha donc pas à défendre son poste, sachant d'avance que c'était peine perdue. Du reste, cela ne lui faisait rien de changer de service, maintenant qu'elle éprouvait une empathie pour les exédéneux qui lui aurait rendue la tâche encore plus difficile.

    Quand elle retourna à son bureau pour récupérer ses affaires, elle fit la connaissance de celle qui allait la remplacer. À sa grande surprise, elle constata qu'il s'agissait d'une hétérotrophe. Elle n'en avait encore jamais vu à la BAX. Azalée ne put s'empêcher de lui demander pourquoi elle avait accepté le poste.

    « Ça ne vous dérange pas de devoir détruire des livres hétéros ? lui demanda-t-elle. C'est quand même une grande perte pour votre patrimoine culturel, non ? Ça me faisait déjà mal au cœur, mais alors vous...

    - Vous savez, répondit la femme, quand on a faim et qu'on est devenu un citoyen de seconde zone, comme tous les hétéros, on n'est pas trop regardant sur ce qu'on doit faire, du moment qu'on a un travail. C'est facile, pour vous, de faire des choix éthiques, vous n'avez besoin de rien ! Si vous perdez votre travail, vous ne risquez pas de mourir de faim ! Et c'est à cause de vous que nous nous retrouvons tous à faire les travaux les plus ingrats, parce que vous qui n'en avez pas besoin, vous n'en voulez plus. Vous pouvez vivre sans travailler et ne faire que ce que bon vous semble. Quand je pense à la chance que vous avez, et à l'argent public qu'on dépense pour tous ces gens qui ne sont pas foutus de s'en rendre compte et qui préfèrent se laisser crever dans le noir, voilà, moi, ce qui me fait mal au cœur ! Alors ne venez pas me sermonner sur la perte du patrimoine culturel hétéro ! Si ça vous choque, vous n'avez qu'à le défendre vous-même, avec tout le temps libre que vous avez ! Vous croyez que je m'en fous ? Non, je ne m'en fous pas ! Mais j'ai quatre bouches à nourrir, et les livres hétéros, ça ne se mange pas ! »

    Elle s'était emportée au fur et à mesure qu'elle parlait et Azalée, estomaquée, avait reçu ce flot de colère comme un coup de poing dans le ventre. La femme, essoufflée, se rendit compte qu'elle avait dépassé les bornes et s'excusa, l'air hagard.

    « Non, ne vous excusez pas, répondit Azalée d'une voix blanche. Vous avez raison, nous ne mesurons pas notre chance. Mais vous, vous aussi, n'oubliez pas la chance que vous avez de pouvoir croquer dans un fruit et en connaître le goût. Nous vous avons sans doute fait beaucoup de mal, c'est vrai, mais cela, nous ne pourrons jamais vous l'enlever. »

    Sur ce, elle prit congé et quitta l'immeuble où elle avait travaillé quinze ans de sa vie. En sortant, elle s'attarda un moment sur le trottoir ensoleillé et reçut avec délice la chaleur douce du soleil couchant sur sa peau. C'était comme des milliers de petites caresses sucrées qui s'enfonçaient dans ses cellules photosensibles. Elle en avait tellement pris l'habitude qu'elle avait presque oublié à quel point cela lui faisait du bien. Et au lieu de s'engouffrer dans le tram, ce jour-là, elle rentra longuement à pied, goûtant cette lumière qui, après tout, pouvait bien elle aussi s'appeler nourriture terrestre.

     

     

     

    Illustration : Luke Michael

     


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  • #50 - Autotrophobie

        À seize ans, Naya n’en était pas à son coup d’essai avec les garçons. Elle avait même été assez précoce, par rapport à la plupart de ses amis, mue par une sorte de curiosité intarissable envers tout ce qui pouvait la tirer hors du monde de l’enfance. Elle avait en effet très tôt abandonné ses jouets pour courir après les garçons, qui à leur âge trouvaient encore qu’embrasser une fille sur la bouche, c’était vraiment trop dégueu. Elle se fichait pas mal de leurs avis, à l’époque ; elle les voulait tous. Et elle finissait toujours par les avoir. D’ailleurs, ils ne trouvaient plus ça trop dégueu, après. Parfois même, c’était eux qui se mettaient à lui courir après.


        Au collège, elle avait fait un tas d’expériences qui aurait donné des cheveux blancs à ses parents s’ils l’avaient appris. Elle avait, pour une adolescente, une connaissance de son corps et une assurance hors du commun. Tout ceci la rendait extrêmement mûre pour son âge, et très attirante aux yeux de ses camarades de classe, tous sexes confondus. Elle avait toujours fait partie des plus populaires et plus le temps passait, plus elle se faisait exigeante dans le choix de ses partenaires.


        Mais depuis qu’elle était au lycée, Naya ne s’intéressait plus qu’aux autos. Elle les trouvait terriblement séduisants. Hormis le fait qu’ils ne puaient jamais la sueur rance, qu’ils étaient toujours taillés comme des athlètes, qu’ils n’avaient jamais de boutons et que l’absence de vie digestive leur donnait une sorte d’indicible grâce aérienne, on pouvait en plus faire l’amour avec eux sans préservatif, et ce sans risquer d’attraper la moindre maladie. Ils avaient un système immunitaire tellement efficace qu’ils étaient non seulement résistants à toutes les maladies virales et bactériennes qui affectaient les hétéros, mais en plus ils ne les transmettaient pas car leur organisme les détruisait sur le champ.


        Cependant, les nouvelles exigences de Naya représentaient un défi de taille, car les autos avaient une très forte tendance à rester entre eux. Même si elle était exceptionnellement belle, par définition, les autos ne sortaient jamais avec des hétéros, justement parce qu’ils avaient une odeur, des boutons et des corps balourds qui n’avaient la plupart du temps rien de très athlétique.


        Pourtant, aux alentours du mois de novembre, Naya jeta son dévolu sur Lin, un bel auto de  1ère C, malgré les avertissements de ses amis qui lui certifiaient qu’elle allait gentiment se faire éconduire, que tout le monde allait se moquer d’elle et que sa popularité allait passer du tout au rien. Elle resta sourde à tous leurs conseils, même à ceux qui lui disaient de mettre au moins un peu de fond de teint vert avant d’aller le voir. Il en était hors de question. Elle irait comme elle était et ils verraient bien, tous, s’il serait capable de lui résister.



        C’est ainsi qu’un jour, à la pause déjeuner, Naya fit irruption dans le réfectoire d’hiver des élèves autotrophes, une grande salle entièrement vitrée où ces derniers pouvaient prendre la lumière à leur guise malgré le froid. En théorie, la pièce était ouverte à tous, mais dans la pratique, aucun hétérotrophe n’y mettait jamais les pieds, de la même façon qu’aucun auto n’aurait eu l’idée d’aller pointer son nez dans la cantine des hétéros. Ce cloisonnement s’était pour ainsi dire instauré de lui-même, comme par une simple expression du bon sens.


        Naya fut surprise de voir que les autos ne formaient pas de groupes pour discuter, comme elle le faisait en mangeant avec ses amis, mais qu’ils étaient tous allongés sur un transat en maillot de bain, avec un masque sur les yeux et un casque sur les oreilles. En effet - elle se fit cette remarque en elle-même – un repas était plus propice au partage qu’un bain de soleil. Cela expliquait peut-être cette tendance générale qu’avaient la plupart des hétéros pour les activités individuelles, et cette indicible froideur dont ils faisaient souvent preuve. Certains scientifiques disaient que c’était parce qu’ils n’avaient pas le même microbiote, du fait de leur absence d’activité digestive, parce que les bactéries avaient une influence notable sur le comportement des gens. Mais en voyant cette assemblée de solitaires, Naya se dit que c’était sans doute plus une question d’éducation que tout autre chose.


        Qu’importe, car cela allait considérablement lui faciliter la tâche. Elle s’attendait à devoir s’immiscer au beau milieu d’un groupe fermé et faire une impression suffisamment percutante pour que Lin accepte de quitter son cercle pour discuter à part avec elle. Elle s’attendait à ce que tous les regards se tournent vers elle au moment où elle pénètrerait dans la pièce. Elle pensait faire tache blanche au milieu des verts et elle s’était blindée mentalement contre toutes les potentielles attaques. Oui, elle mangeait et chiait comme les animaux, et alors ? Ils avaient beau être capable de se nourrir grâce à la photosynthèse, eux ne sauraient jamais comment les plantes qu’ils avaient copiées étaient savoureuses. En plus, elle pouvait profiter des fruits de la terre en même temps que de la lumière du soleil, contrairement à eux. Alors qu’ils ne viennent pas dire qu’ils étaient les plus parfaits ! Leur apparition n’était rien d’autre que le hasard d’une mutation génétique comme une autre, mais qui s’était propagée avec succès.


        Naya ne le pensait pas vraiment, mais c’était plus ou moins ce qu’elle s’était préparée à répondre en cas d’attaques sur sa condition. Même si, en regardant Lin qui ne se doutait encore de rien, elle pensait au contraire que les autotrophes étaient la plus parfaite évolution imaginable de l’humanité et qu’elle aurait tout donné pour pouvoir naître comme eux.


        Mais au lieu de toutes ces difficultés qu’elle s’imaginait, donc, Naya n’eut qu’à aller chercher un transat libre, l’installer à côté de Lin, se mettre en maillot de bain – elle avait au moins bien prévu son coup sur ce point – et lui tapoter doucement l’épaule pour le sortir de sa rêverie musicale. La surprise fit son petit effet de brise-glace et Naya ne découvrit pas encore, cette fois-là, la douloureuse sensation que connaissent tous ceux qui se sont un jour pris une veste.



        Lin et Naya se séparèrent d’un commun accord cinq semaines plus tard, quand l’amour fou qui les avait unis jusque là décida brusquement de s’éteindre. Leur relation avait fait beaucoup de bruit dans le lycée, car les couples auto/hétéro étaient si rares qu’ils étaient toujours malgré eux sous les feux de la rampe. Quelques jours après, Naya, dont la cote de popularité atteignait des sommets, s’était entichée d’un garçon déjà en couple qui mit sa patience à rude épreuve. Elle eut aussi beaucoup de prétendants à éconduire, y compris des autos ; aussi la page Lin fut très vite tournée.


        Pourtant, un retard de règles assorti de nausées matinales vint bientôt lui rappeler la fois où, avec Lin, ils avaient oublié de « faire attention ». Elle alla se chercher un test de grossesse qui apporta confirmation à ses doutes : elle était enceinte. Mais contrairement à tout ce qu’elle aurait pu s’imaginer, elle en éprouva immédiatement une joie intense. La première chose à laquelle elle pensa fut « il y a une chance sur deux pour que ce soit un auto » ; la deuxième chose fut « je veux le garder ».


        Grâce aux possibilités qu’offrait l’hiver de porter de gros pulls bien larges, elle réussit à garder le secret jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour avorter. Sa mère fut la première à s’en apercevoir, aux alentours de la quinzième semaine.


        Les parents de Naya étaient maraîchers ; ils tenaient une petite exploitation agricole qui tournait bien mais qui leur demandait beaucoup de travail. En tant que tels, ils voyaient l’accroissement démographique des autotrophes d’un très mauvais œil, car ils l’interprétaient comme une menace pour leur gagne-pain. Ajouté à cela, les autos n’avaient que très peu de besoins essentiels, aussi ils pouvaient se permettre de vivre mieux que les hétéros en travaillant moins.


        La découverte de la grossesse de leur fille fut déjà un tel drame qu’elle n’osa pas tout de suite leur annoncer la couleur de peau du père. Le père en question, d’ailleurs, avait été mis au courant par la rumeur au lycée, et immédiatement déchargé de toute responsabilité. Naya avait choisi de garder l’enfant sans lui en parler, elle ne lui demandait rien. Ce fut sa mère qui l’accompagna à sa première échographie, où la sage-femme lui demanda si elle voulait savoir.


       - Savoir quoi ? Demanda Naya. C’est pas trop tôt encore, pour savoir le sexe ?
      - Non, non ! Savoir si c’est un auto ou un hétéro, je veux dire, répondit la sage-femme.
        - Quoi ! s’était exclamée sa mère, incapable de contenir sa surprise. Tu ne nous avais pas dit que...
        - Et alors, qu’est-ce que ça peut faire ? Elle fit signe à sa mère de se taire et s’adressa à la sage-femme. Mais comment vous pouvez le savoir ?
        - C’est par rapport au développement du système digestif qui n’est pas le même.
        - Mais attendez, si vous me dites ça, ça veut dire que c’est un auto, non ? Sinon vous m’auriez jamais demandé !
        - Vous voulez savoir ?
        - Oui, oui !
        - Alors oui, vous avez raison. C’est bien un auto.


        Naya ne fit aucun effort pour réprimer le large sourire qui avait envahi son visage à l’annonce de cette nouvelle. Pourtant, elle savait qu’elle venait de déclarer la guerre à ses parents. Cela n’entamait en rien son bonheur. En réalité, même, cela l’augmentait. Elle avait leur autotrophobie en horreur, et elle était bien contente de les mettre face à leurs contradictions, alors qu’ils commençaient tout juste à se faire à l’idée d’être grands-parents. Cet enfant, ils allaient l’aimer, ils ne pourraient faire autrement que de l’aimer, puisqu’il serait la chair de la chair de leur chair. Et cet enfant qu’ils allaient aimer, ce serait un autotrophe. Qu’ils le veuillent ou non, ils allaient aimer un autotrophe, et alors ils allaient eux-même se renvoyer l’image de leur propre bêtise passée ; Naya se délectait de cette idée par avance.


        Quand la nouvelle arriva aux oreilles de son père, celui-ci tenta par tous les moyens de retrouver l’identité de l’ex-petit-ami. Il voulait d’abord lui en coller une, et ensuite lui refourguer le soin de cet enfant qui faisait partie des siens. Naya ne céda à aucune tentative d’intimidation et ne changea jamais de cap. C’était elle qui s’occuperait de son enfant, elle et personne d’autre. «  Ah oui ? Et avec quel argent ? », hurlait son père. Elle n’était même pas majeure, incapable de s’occuper d’elle-même, et elle allait en plus s’occuper d’un bébé ? « Justement », répondait Naya. Puisque c’était un auto, il lui coûterait beaucoup moins cher. D’ailleurs, elle en avait marre d’eux, elle allait arrêter le lycée, se trouver un boulot et un appartement et ils verraient si elle n’était pas capable de se débrouiller toute seule. Là-dessus sa mère intervenait en disant qu’il était hors de question qu’elle arrête ses études, qu’elle resterait sous leur toit tant qu’elle serait mineure et qu’ils trouveraient une solution pour faire garder le bébé.


        Ce genre de disputes avec ses parents ponctua la grossesse de Naya du début à la fin. Mais quand elle accoucha, ils avaient déjà beaucoup changé. À la manière dont sa mère prit le bébé dans ses bras à la maternité, et au regard déjà éperdu de tendresse de son père, Naya sut immédiatement qu’elle avait gagné la bataille. Mais cela ne lui apporta aucune joie, car ce fut sa propre rencontre avec  l’enfant qui s’avéra problématique. Par une étrange ironie du sort, elle vit ses parents aimer dès la première seconde cette petite-fille qu’elle leur avait imposée trop tôt, tandis qu’elle, qui l’avait tant attendue, n’éprouvait rien du tout pour cette petite chose verte qui venait de sortir d’elle.


        Elle en fit part à la sage-femme, qui lui expliqua que cela arrivait fréquemment aux mères qui accouchaient d’un bébé autotrophe, parce qu’il n’y avait pas la même connexion qu’avec un bébé hétérotrophe auquel on donnait le sein. Naya rétorqua que cela n’avait rien à voir, qu’il y avait des tas d’hétéros qui choisissaient de ne pas allaiter et qui aimaient tout de suite leur bébé. C’était très différent. Elle ne chercha pas à discuter plus longtemps avec la sage-femme qui lui assura que tout rentrerait dans l’ordre d’ici une ou deux semaines. Mais Naya en doutait.


        Elle avait tout à coup l’impression que ce petit être lui était complètement étranger. Elle éprouvait un profond malaise, qu’elle ne s’expliquait pas du tout, devant le fait d’avoir engendré quelque chose dont la nature était si différente de la sienne. Elle ne se l’expliquait pas car, intellectuellement parlant, l’idée avait plutôt de quoi la séduire ; c’était d’ailleurs cela même qui l’avait poussée à garder l’enfant. Alors pourquoi fallait-il à présent que son sentiment ne suive pas son idée ? Quand ses parents furent partis elle passa des heures, le bébé dans les bras, à la recherche de cet amour maternel qui lui faisait défaut. Le bébé, quant à lui, semblait chercher son sein et par moments pleurait de ne pas le trouver. Il n’en avait pas besoin, puisqu’il avait déjà commencé à faire sa photosynthèse ; et pourtant ce lait il le voulait tout de même, alors qu’il était incapable de le digérer ; n’était-ce pas là une extraordinaire incohérence de la nature ? Naya passa une grande partie de la nuit à pleurer et à se demander comment elle pouvait éprouver autant de tristesse face à sa propre indifférence. Elle ne savait plus du tout où elle en était.


        Quelques jours plus tard, Naya eut sa première montée de lait, et l’impossibilité dans laquelle elle se trouvait d’allaiter son enfant lui causa d’atroces douleurs à la poitrine. Elle passa des journées entières à serrer les dents, à tenter tous les remèdes possibles et imaginables pour se soulager, mais la douleur persistait, elle en perdait même le sommeil. Elle aurait tellement voulu donner le sein à cet enfant ; les mots de la sage-femme résonnaient sans cesse dans sa tête, elle était désormais persuadée que l’allaiter aurait suffi à produire le déclic dont elle avait besoin pour créer un lien affectif avec lui. Mais elle ne pouvait pas, elle ne pourrait jamais le faire, aussi elle commençait à se dire qu’il aurait mieux valu donner naissance à un hétéro comme elle. Il aurait sans doute mieux valu attendre quelques années, aussi. Elle avait compromis ses études, son équilibre familial et son avenir pour un idéal avec lequel elle n’arrivait même plus à être en accord. Et tout cela, elle ne pouvait en parler à personne. Cela aurait été reconnaître qu’elle s’était fourvoyée, qu’elle n’était pas prête, qu’elle n’était pas apte. Elle aurait préféré disparaître, se changer en souvenir plutôt que de perdre la face à ce point. Et c’est ce qu’elle fit.



        Seize ans plus tard, après avoir parcouru le monde de long en large, Naya revint sur les terres de ses parents ; bien décidée, cette fois, à assumer son rôle de mère et le cœur plein à craquer de tout l’amour qu’elle allait enfin pouvoir donner à sa fille.
        Elle était dans la cuisine avec sa mère quand Scille arriva du lycée.


        - Viens, dit-elle. Scille n’a pas le droit d’entrer dans la cuisine.
        - Pourquoi ? s’étonna Naya, avant de réaliser par elle-même. Ah ! Oui, oui, bien sûr qu’elle n’a pas le droit à la cuisine.
        - Eh oui, c’est un âge où ils ont envie de faire des expériences, même si c’est dangereux pour eux et que ça fait du mal aux autres... enfin, tu sais ce que c’est.


        Naya se sentit tout à coup très mal à l’aise, elle aurait voulu demander pardon à sa mère, prendre le temps de mettre les choses à plat, mais celle-ci avait déjà ouvert la porte et Naya dut lui emboîter le pas dans le salon. Elle se trouva alors face à une jeune fille qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle qu’elle avait été au même âge, si ce n’était le teint vert émeraude de sa peau satinée.


        Scille, qui s’était affalée dans le canapé, son casque sur les oreilles, resta un moment interdite face à cette copie blanche d’elle-même, puis elle se leva et quitta la pièce en claquant la porte. Naya, à travers la vitre, la vit partir en courant en direction des vergers.


        - Et elle a le droit d’aller dans les vergers ? Demanda Naya à sa mère. C’est pas risqué, ça aussi ?
        - Il n’y a pas de fruits, en ce moment, ne t’inquiète pas. Et puis ça, de toute façon, elle a déjà testé, elle sait ce que ça fait. Allez, va la rejoindre ! Elle est furieuse après toi, mais ça fait seize ans qu’elle t’attend, il faut la comprendre...

     

     




    Illustration : Joe Watts, « New Dover Road », CC 01.1
       
       


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  • #49 - Les Pouces dans l'engrenage

     

    Ce matin-là, Grégoire fut tiré de son sommeil par l'alerte sms de son téléphone. Il avait reçu un message d'Estelle ; son empressement à le lire fut aussi intense que sa stupéfaction. Alors qu'ils s'étaient quittés dans les meilleurs termes quelques jours plus tôt – ils s'étaient même embrassés pour la première fois – voici ce qu'elle lui écrivait : « On annule tout, tu as tout gâché. »

    Grégoire faillit en tomber de son lit. Qu'avait-il bien pu faire pour la courroucer ainsi ? Il avait beau se creuser la tête, rien ne lui venait à l'esprit. Était-ce quelque chose qu'il avait dit ou fait pendant leur dernier rendez-vous ? Mais dans ce cas, pourquoi l'aurait-elle laissé l'embrasser ? Elle n'avait pas eu l'air d'y aller à contrecœur, bien au contraire ! Et pourquoi lui aurait-elle donné un nouveau rendez-vous, si c'était pour l'annuler après ? Il n'y comprenait plus rien.

    Il lui envoya un message pour lui demander des explications. Si elle devait l'éconduire alors qu'ils étaient en si bon chemin, qu'elle lui dise au moins pourquoi ! Il se leva, s'habilla et se rendit au travail. La matinée passa très lentement, ponctuée par l'infinité de fois où Grégoire vérifia son portable sans y voir apparaître le petit chiffre rouge indiquant l'arrivée d'un nouveau message. Il fit d'ailleurs preuve d'une inefficacité rare, qui lui valut quelques commentaires de la part du chef de plateau. C'est qu'il se torturait tellement l'esprit, passant et repassant les unes après les autres les images du dernier rendez-vous à la recherche de ce qu'il avait gâché, qu'il en négligeait complètement ses activités habituelles.

    Durant sa pause déjeuner, alors qu'il n'avait toujours pas eu de réponse d'Estelle ni trouvé la raison de son revirement d'humeur, il revint à la charge avec un autre message. Quoi qu'il ait pu dire ou faire pour la froisser, il en était désolé de toute façon. Il la trouvait géniale, belle, intelligente et tellement drôle, il aurait donné n'importe quoi pour la revoir, ne serait-ce qu'une dernière fois, pour essayer de réparer son tort.

    L'après-midi passait et Estelle ne lui répondait toujours pas. Peut-être était-elle encore plus en colère après lui parce qu'il n'était même pas fichu de se rendre compte de ce qu'il avait bien pu faire de mal. À bien y réfléchir, Grégoire finit par se souvenir d'un moment où il avait dit quelque chose à propos de ses vêtements. Ce n'était rien, juste une petite boutade, mais elle avait pris un air faussement offusqué et l'avait traité d'imbécile. Il avait sincèrement cru qu'elle en riait avec lui, mais peut-être qu'elle l'avait mal pris, en réalité, tout en restant sur le ton de la plaisanterie pour ne pas le froisser... et une fois chez elle, elle avait repensé à cette petite pique et à force d'y repenser, la malheureuse phrase avait gonflé dans sa tête au point qu'elle avait fini par le considérer comme le pire des goujats pour l'avoir ouvertement offensée de la sorte.

    Il lui envoya un message où il s'excusait platement de lui avoir parlé de la sorte ; il n'avait pas voulu la vexer, bien au contraire : ce qu'elle avait pris pour une moquerie n'était en fait qu'une manière détournée – mais très maladroite, il en convenait - de lui dire à quel point il la trouvait ravissante.

    Comme elle ne répondait toujours pas, Grégoire eut encore tout le loisir de repenser au déroulé du rendez-vous, qui était désormais très clair dans son esprit. Il revoyait même ce petit rictus gêné au coin des lèvres d'Estelle quand il avait dit la fameuse phrase qui avait tout gâché, suivi de son éclat de rire. Forcément. Elle ne voulait pas faire une scène au beau milieu de la terrasse du bar, alors elle avait laissé couler. Elle l'avait peut-être même oubliée, pendant un moment. Cela expliquait le fait qu'elle l'aie tout de même embrassé à la fin du rendez-vous : elle avait temporairement chassé cet épisode de son esprit. D'ailleurs, à bien y repenser... il n'était plus si sûr des manifestations de son enthousiasme. Dans son souvenir, la bouche langoureuse d'Estelle lui parut soudain froide et distante, comme s'il avait été un importun avec lequel elle discutait sur le pallier de sa maison en faisant tout pour le dissuader de rentrer. Se pouvait-il qu'il aie été aveuglé à ce point par le désir qu'il éprouvait pour elle ?

    En rentrant chez lui, Grégoire recroquevillé dans sa bulle de métro se laissait ronger par l'insoutenable idée. Il avait trop précipité les choses. Il était allé trop vite, elle n'avait même pas eu le temps de penser à ce qu'elle voulait qu'il était déjà trop tard. Elle avait encore laissé couler, pour ne pas faire de scène. Elle avait accepté de fixer un prochain rendez-vous, pour qu'il la laisse tranquille. Mais une fois chez elle, la colère avait commencé à monter, elle avait monté pendant plusieurs jours et à présent elle ne pouvait plus rien éprouver d'autre que de la détestation envers lui.

    Alors que le soir tombait il lui envoya un dernier message. Oui, elle avait raison. Il avait tout gâché. Il comprenait qu'elle veuille annuler. Il comprenait qu'elle ne veuille plus le revoir, même si, quelque part au fond de lui, il espérait encore qu'elle lui laisse une dernière chance.

     

    Le portable de Grégoire sonna vers minuit. Estelle venait de lui répondre. Elle était désolée, elle avait été en mode avion toute la journée. Le message qu'il avait reçu ne lui était pas destiné : elle l'avait envoyé à son frère qui avait vendu la mèche à propos de l'anniversaire surprise qu'elle préparait pour sa sœur. Elle était vraiment désolée pour ce malentendu.

    Grégoire eut l'impression que son cœur avait recommencé de battre après une journée d'électrocardiogramme plat. Il s'était donc imaginé tout cela ! Quel soulagement ! Il laissa alors éclater toute sa nervosité de la journée dans un rire incontrôlable, jusqu'au moment où son portable sonna à nouveau. C'était encore un message d'Estelle, qui disait :

    « Par contre, tu m'as l'air plutôt prise de tête, comme mec. Le prends pas mal, mais j'ai vraiment pas envie de ça en ce moment. Je crois qu'on ferait mieux d'en rester là. »

     

     

     

     

    Illustration : Thom, CC 01.0

     


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  • #48 - Le Philosophe

       

        On le doublait tous les matins avec le car scolaire, le philosophe. Au volant, le vieux Georges faisait un petit écart pour ne pas le frôler de trop près. On le regardait, le nez collé à la vitre. Il quittait le village à pied, les poings dans les poches de son manteau informe. Personne ne savait exactement où il allait. Nulle part, sans doute. Il ne marchait pas pour arriver quelque part, il marchait pour marcher.


        En rentrant le soir, on le croisait encore, soit en train de revenir, soit en train de partir à nouveau. Alors on se trouvait face à lui et on voyait son visage perdu au milieu d’une crinière bouclée argentée. Son grand nez aquilin, ses yeux ridés, et puis sa bouche qui remuait en permanence. Il parlait en marchant, le philosophe, toujours il parlait. Mais jamais on n’entendait ce qu’il disait.


        On ne l’avait jamais vu au moment où il faisait demi-tour. Il aurait fallu le suivre, pour ça. Guetter le moment. À force, c’était devenu un jeu, dans le car. Et plus le temps passait, plus la récompense de celui qui verrait en premier l’endroit du demi-tour augmentait. Mais on avait tous passé l’âge avant de le surprendre. Ou bien on s’était lassé, on était passé à autre chose et on l’avait raté. Toujours est-il que personne n’a jamais su jusqu’où allait le philosophe, bien que cela n’ait aucune importance.


         Le Georges, c’était un gars de la vieille école. C’était son car, il fumait son cigare dedans, point. Rien à cirer des gamins ; en plus il soufflait la fumée par la fenêtre, alors. Il toussait beaucoup, le Georges. Une vilaine toux grasse de fumeur longue durée. Personne ne lui disait jamais rien. Le Philosophe non plus, personne ne lui disait jamais rien. On le laissait parler tout seul au bord de la route, puisque c’était ça, son truc à lui. Ça ne dérangeait personne. Ça faisait des décennies qu’il faisait ça. Les gens s’étaient habitués. Ils le trouvaient juste bizarre. La rumeur disait qu’il avait déjà fait un ou deux séjours chez les fous, mais en réalité personne n’en savait rien.  

         Il habitait une petite maisonnette à la sortie du village qui donnait sur la route du Plateau. C’était rare qu’on le voie en sortir. Ce privilège était réservé à ceux qui passaient par là pour arriver jusqu’à l’arrêt du car. La maisonnette, il la tenait sans doute de ses parents, morts depuis longtemps. Il n’avait jamais quitté le village, le Philosophe. Pourtant qu’est-ce qu’il marchait. Et qu’est-ce qu’il parlait, pour quelqu’un dont on n’avait jamais entendu le son de la voix.


        Le Georges, c’était une de ces personnes qui ne peuvent jamais s’arrêter de travailler. À quatre-vingt ans bien tassés, il conduisait toujours son car. Lentement, sûrement, et au grand désespoir de toutes les voitures qui avaient le malheur de se retrouver derrière lui. Impossible de doubler un car, même aussi lent, sur des petites routes sinueuses comme celles-ci. Quand le Georges a enfin cédé sa place, on a gagné dix minutes sur un trajet qui faisait au départ trois quart d’heure. Et son remplaçant n’a jamais ouvert sa fenêtre en plein hiver pour cracher la fumée de son cigare à la tête d’un car rempli de gamins. Mais le Georges, il a rendu son âme quelques mois après son volant. Ça en a fichu un coup à tout le monde. On l’aimait bien, quand même.


         Le nouveau chauffeur ne fumait pas, par contre, il aimait bien boire. Les parents ne voyaient pas sa tête quand on montait dans le car, heureusement pour lui. À sept heures du matin, il était déjà rouge et exhalant d’effluves éthyliques. Avec lui, la conduite était beaucoup moins douce. Il partait toujours au quart de tour. Ça nous changeait du Georges, qui démarrait en descente pour limiter l’usure de la mécanique, avec une pente tellement faible que pendant plusieurs minutes on roulait entre dix et vingt à l’heure. C’est qu’il l’aimait, son car, il le bichonnait. Il était tellement vieux, lui aussi, qu’ils l’ont remplacé en même temps que le Georges. Alors avec le nouveau car, plus le nouveau chauffeur, ça nous a fait un sacré changement.


        Pendant ce temps, notre Philosophe marchait toujours. Ça au moins, ça n’avait pas changé. Sauf que le nouveau, il ne s’embêtait pas trop à faire un écart pour ne pas le frôler de trop près. Il roulait tellement vite et tellement près que ça lui faisait même peur, au Philosophe. Quand il entendait le car arriver, il s’arrêtait de marcher et il se rangeait sur le bas-côté de la route. Il avait bien raison. Sauf qu’un jour, le remplaçant, il a dû confondre le bas-côté avec la route. Ou alors il a voulu faire un écart pour éviter le Philosophe, pour une fois, mais il a confondu sa gauche et sa droite. Et il lui est rentré dedans. On a pas trop eu le temps de voir comprendre ce qui s’est passé, on a tous eu très très peur. Il y avait du sang partout sur les vitres du car. Ceux qui étaient assis là où ça a cogné étaient complètement sous le choc. On a même eu droit à une cellule psychologique. En plus, s’il n’avait pas contrebraqué au dernier moment, on aurait tous fini dans le lit de la rivière.


        Le remplaçant, on ne l’a plus jamais revu. Il a été remplacé par un autre chauffeur, un type pas du coin qui faisait tout dans les règles de l’art. Conduite parfaite, pas de fumée ni de boisson. Quant au Philosophe, ils l’ont emmené à l’hôpital, et on ne l’a plus revu pendant une éternité. Vu comment ça avait giclé, on s’est dit qu’il était mort ; et comme il ne parlait à personne dans le village, personne n’avait pris de ses nouvelles.


        Mais finalement, des mois et des mois après, il est revenu. En fauteuil roulant. On lui avait amputé les deux jambes. Mais il a très vite repris ses vieilles habitudes. Sauf qu’il ne marchait plus, il roulait. La première fois qu’il l’a vu, le nouveau chauffeur, qui ne le connaissait pas plus qu’il ne connaissait toute l’histoire, s’est arrêté en le voyant. Il a ouvert la porte et il lui a demandé :
        - Je peux vous déposer quelque part ?


        Et alors on a enfin entendu la voix du philosophe et on a enfin su où il faisait son demi-tour.




    Illustration : Carlos Ramalhete, « Igrejinha », CC BY-NC


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